Fascination.........

Fascination.........

Prologue


Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la manière dont je mourrais-même si, ces derniers mois, j'aurais eu toutes les raisons de le faire-mais je n'aurais pas imaginé que ça se passerait ainsi.
Haletante, je fixai les yeux noirs du prédateur, à l'autre bout de la longue pièce. Il me rendit mon regard avec affabilité.
C'était sûrement une bonne façon d'en terminer. A la place d'un autre, d'un que j'aimais. Noble, pourrait-on dire. Ca devrait compter en ma faveur.
Si je n'étais pas partie pour Forks, je ne me serais pas retrouvée dans cette situation, j'en avais conscience.
Pourtant, aussi terrifiée que je fusse, je n'arrivais pas à regretter ma décision. Quand la vie vous a fait don d'un rêve qui a dépassé touts vos espérances, il serait déraisonnable de pleurer sur sa fin.
Ce fut avec un sourire aimable et tranquille que la chasseur s'approcha pour me tuer.




# Posté le jeudi 05 février 2009 11:50

Modifié le dimanche 05 avril 2009 12:00

1 : Première rencontre

1 : Première rencontre
Ma mère me conduisit à l'aéroport toutes fenêtres ouvertes. La température, à Phoenix, frôlait les 21 °, le ciel était d'un bleu éclatant. En guise d'adieux, je portais ma chemise préférée, la blanche sans manches, aux boutonnières réhaussées de dentelle. J'avais mon coupe-vent pour seul bagage à main.
Il existe, dans la péninsule d'Olympic, au nord-ouest de l'Etat de Washington, une bourgade insignifiante appelée Forks où la couverture nuageuse est quasi constante. Il y pleut plu que partout ailleurs aux Etats-Unis. C'est cette ville et son clomat éternellement lugubre que ma mère avait fui en emportant le nourrisson que j'étais alors. C'est là que j'avais dû me rendre, un mois tous les étés, jusqu'à mes 14 ans, âge auquel j'avais enfin osé protester. Ces trois dernièresannées, mon père, Charlie, avait accepté de substituer à mes jours obligatoires chez lui 15 jours de vacances avec moi en Californie.
Et c'était à Forks que je m'exilais à présent-un acte qui m'horrifiait. Je détestais Forks.
J'adorais Phoenix. J'adorais le soleil et la chaleur suffocante. J'adorais le dynamisme de la ville immense.
_ Rien ne t'y oblige, Bella, me répéta ma mère pour la énième fois avant que je grimpe dans l'avion.
Ma mère me ressemble, si ce n'est qu'elle a les cheveux courts et le visage ridé à force de rire. Je scrutais ses grands yeux enfantins, et une bouffée de panique me submergea. Comment ma mère aimante, imprévisible et écervelée allait se débrouiller sans moi ?Certse elle avait Phil, désormais. Les factures seraient sans doute payées, le réfrigérateur et le réservoir de la voiture rempli, et elle aurait quelqu'un à qui téléphoner quand elle se perdrait. Pourtant...
_ J'en ai envi, répondis-je.
J'au beau n'avoir jamais su mentir, j'avais répété ce boniment avec une telle régularité depuis quelques semaines qu'il eut l'air presque convaicant.
_ Salue Chalie de ma part.
_ Je n'y manquerai pas.
_ On se voit bientôt, insista-t-elle. La maison te reste ouverte. Je reviendrais dés que tu auras besoin de moi.
Son regard trahissait cependant le sacrifice que cette promesse représentait.
_ Ne t'inquiète pas. Ca va être génial. Je t'aime, maman.
Elle me serra fort pendant une bonne minute, je montai dans l'avion, elle s'en alla.
Entr Phoenix et Seattle, le vol dure quatre heures, auxquelles s'en ajoute une dans un petit coucou jusqu'à Port Angeles, puis une jusqu'à Forks en auto. Autant l'avion ne me gêne pas, autant j'appréhendais la route en compagnie de Charlie.
Charlie s'était montré à la hauteur. Il avait paru réellement heureux de ma décision-une première- de venir vivre avec lui à plus ou moins long terme. Il m'avait déjà inscrite au lycée, s'était engagé à me donner un coup de main pour me trouver une voiture. Mais ça n'allait pas être facile. Aucun de nous n'est très prolixe, comme on dit, et je ne suis pas du genre à meubler la conversation. Je devinais qu'il était plusque perturbé par mon choix-comme ma mère avant moi, je n'avais pas caché la répulsion que m'inspirait Forks.
Quand j'atteris à Port Angeles, il pleuvait. Je ne pris pas ça pour un mauvais présage, juste la fatalité. J'avais d'ores et déjà fait mon deuil du soleil. Sans surprise,, Charlie m'attendait avec le véhicule de patrouille. Charlie Swan est le chef de la police, pour les bonnes gens de Forks. Mon désir d'acheter une voiture en dépit de mes maigres ressources était avant tout motivé par mon refus de me trimballer en ville dans une bagnole équipée de gyrophares bleus et rouges. Rien de tel qu'un flic pour ralentir la circulation.
Charlie m'étreignit maladroitement, d'un seul bras, lorsque, m'approchant de lui, je trébuchai.
_ Content de te voir, Bella, dit-il en souriant et en me rattrapant avec l'aisance que donne l'habitude. Tu n'as pas beaucoup changé. Comment va Renée ?
_ Maman va bien. Moi aussi, je suis heureuse de te voir, papa.
Devant lui, j'étais priée de ne pas l'appeler Charlie.
Je n'avais que quelques sacs. La plupart des vêtements que je portais en Arizona n'étaient pas assez imperméable por l'Etat de Washington. Ma mère et moi nous étions cotisées pour élargir ma garde-robe d'hivers, mais ça n'avait pas été très loin. Le tout entra aisément dans le coffre.
_ Je t'ai dégoté une bonne voiture, m'annonça Charlie une fois nos ceintures bouclées. Elle t'ira comme un gant. Pas chère du tout.
_ Quel genre ?
Son besoin de préciser qu'elle m'irait comme un gant au lieu de s'en tenir à "une bonne voiture" m'avait rendue soupçonneuse.
_ En fait, c'est une camionnette à plateau. Une Chevrolet.
_ Où 'as-tu trouvée ?
_ Tu te rappelles de Billy Black de La Push?
La Push est la minuscule réserve indienne située sur la côte.
_ Non.
_ Il s'en servait pour aller à la pêche, l'été.
Ce qui expliquait pourquoi je ne m'en souvenais pas. Je suis plutôt douée pour gommer de ma mémoire les détails aussi inutiles que douloureux.
_ Il est cloué sur un fauteuil roulant, maintenant, continua Charlie, il ne peut donc plus conduire. Il m'en a demandé un prix très raisonnable.
_ De quelle année date-t-elle?
Rien qu'à son expression, je compris qu'il avait escompté couper à cette question.
_ Euh, Billy a sacrément bricolé le moteur...Elle n'est pas si vieille que ça tu sais.
Il ne pensait quand même pas que j'allais renoncer si facilement ?Je ne suis pas cruche à ce point-là.
_ Il l'a achetée en 1984, me semble-t-il, enchaîna-t-il.
_ Neuve ?
_ Euh, non. Je crois que c'est un modèle du début des années 60, avoua-t-il, piteux. Ou de la fin des années 50. Mais pas plus.
_ Char...Papa, je n'y connais rien en mécanique.Je serais incapable de la réparer s'il arrive quoi que ce soit, et je n'ai pas les moyens de payer un garagiste...
_ T'inquiète, Bella, cet engin est comme neuf. On n'en fabrique plus des comme ça, aujourd'hui.
"Cet engin..." Ca promettait !
_ C'est quoi, pas chère?
après tout, c'était la seule chose sur laquelle je pouvais me permettre de me montrer difficile.
_ Euh, laisse-moi te l'ofrir, chérie. Une sorte de cadeau de bienvenue.
Charlie me jeta un coup d'oeil plein d'espoir.
Une voiture gratuite. Rien que ça !
_ Tu n'es pas obligé, papa. J'avais prévu d'en acheter une.
_ Fais-moi plaisir. Je veux que tu sois heureuse, ici.
Il se concentrait de nouveau sur la route. Charlie a du mal à exprimer ses émotions. Difficulté dont j'ai hérité. C'est donc en fixant moi aussi le pare-brise que je répondis :
_ C'est vraiment très gentil, papa. Merci. C'est un cadeau formidable.
Inutile de préciser qu'être heureuse à Forks relevait de l'impossible. Il n'avait pas besoin de souffrir avec moi. A cheval donné, on ne regarde pas la bouche. Pas plus qu'on ne regarde le moteur d'une camionnette qu'on n'a pas payée.
_ Euh, de rien, marmona-t-il gêné.
Il ne pensait quand même pas que j'allais renoncer si facilement ?Je ne suis pas cruche à ce point-là.
_ Il l'a achetée en 1984, me semble-t-il, enchaîna-t-il.
_ Neuve ?
_ Euh, non. Je crois que c'est un modèle du début des années 60, avoua-t-il, piteux. Ou de la fin des années 50. Mais pas plus.
_ Char...Papa, je n'y connais rien en mécanique.Je serais incapable de la réparer s'il arrive quoi que ce soit, et je n'ai pas les moyens de payer un garagiste...
_ T'inquiète, Bella, cet engin est comme neuf. On n'en fabrique plus des comme ça, aujourd'hui.
"Cet engin..." Ca promettait !
_ C'est quoi, pas chère?
après tout, c'était la seule chose sur laquelle je pouvais me permettre de me montrer difficile.
_ Euh, laisse-moi te l'ofrir, chérie. Une sorte de cadeau de bienvenue.
Charlie me jeta un coup d'oeil plein d'espoir.
Une voiture gratuite. Rien que ça !
_ Tu n'es pas obligé, papa. J'avais prévu d'en acheter une.
_ Fais-moi plaisir. Je veux que tu sois heureuse, ici.
Il se concentrait de nouveau sur la route. Charlie a du mal à exprimer ses émotions. Difficulté dont j'ai hérité. C'est donc en fixant moi aussi le pare-brise que je répondis :
_ C'est vraiment très gentil, papa. Merci. C'est un cadeau formidable.
Inutile de préciser qu'être heureuse à Forks relevait de l'impossible. Il n'avait pas besoin de souffrir avec moi. A cheval donné, on ne regarde pas la bouche. Pas plus qu'on ne regarde le moteur d'une camionnette qu'on n'a pas payée.
_ Euh, de rien, marmona-t-il gêné.

Nous échangeâmes encore quelques commentaires sur le temps -humide-, et la discussion s'en tint là. Ensuite, nous contemplâmes le paysage.
Magnifique, il me fallait en convenir. Tout était vert: les arbres, leurs troncs couverts de lichen, leurs frondaisons dégoulinantes de mousse, le sol encombré de fougères. Même l'air qui filtrait à travers les feuilles avait des reflets verdâtres. Une overdose de verdure -j'étais chez les Martiens.
Nous finîmes par arriver chez Charlie. Il vivait toujours dans la maisonnettte de trois pièces achetée avec ma mère aux premiers (et seuls) jour de leur mariage. Devant ce logis immuable était garée ma nouvelle -pour moi- voiture. D'un rouge délavé, elle était dotée d'ailes énormes et bombées ainsi que d'une cabine rebondie. A ma plus grande surprise, j'en tombai amoureuses. J'ignorais si elle roulerait, mais je m'y voyais déjà. De plus, c'était une de ces bêtes en acier solide qui résistent à tout, de celle qui, en cas de collision, n'ont pas une égratignure alors que le véhicule qu'elles ont détruit gît en pièces détachées au sol.
_ Elle est géniale, papa ! Je l'adore ! Merci !
La journée abominable qui m'attendait le lendemain en serait moins atroce. Pour aller au lycée, jen'aurais pas à choisir entre une marche de 2 km sous la pluie ou une virée dans la voiture de patrouille du Chef Swan.
_ Ravi qu'elle te plaise, bougonna Charlie, embarassé par mon expansivité.
Je ne mis pas longtemps à transporter mes affaires à l'étage. J'avais la grande chambre à l'ouest, celle qui donnait sur la façade. Elle m'était familière, ayant été mienne depuis ma naissance. Le plancher, les murs bleu clair, le plafond incliné, les rideaux de dentelle jaunie à la fenêtre -tout cela appartenait à mon enfance. Les seuls cgangements opérés par Charlie au fur et à mesure que j'avais grandi avaient consisté à remplacé le berceau par un lit puis ajouter un bureau.
Sur ce dernier trônait désormais un ordinateur d'occasion, la ligne du modem agrafée le long de la plinthe jusqu'à la prise de téléphone la plus proche. Une exigence de ma mère, histoire de garder plus facilement le contact. Le rocking-chair qui avait bercé ma prime jeunesse était toujours dans le même coin.
Il n'y avait, sur le palier, qu'une petite salle de bains que je devrais partager avec Charlie, une perspective à laquelle je m'efforçai de ne pas trop penser.
Charlie a une grande qualité: il n'embête pas les gens.Il ma laissa donc m'installer tranquillement, un exploit dont ma mère aurait été incapable. Je fus contente de cet instant de solitude pendant lequel je n'avais ni à sourire ni à afficher un air béat. Je pus contempler à loisir la pluie battante; découragée, je m'autorisai même quelques larmes. Je n'étais cependant pas d'humeur à pleurer pour de bon. Je gardais ça pour l'heure du coucher, lorsque je devrais songer au matin suivant.
Le lycée de Fork n'accueillait que 357 élèves -58 à présent: térrifiant ! A Phoenix, les classes de première comptaient à elles seules plus de 700 individus. Ici, tous les mômes avaient grandi ensemble au même endroit, comme leurs grands-parents avaient faits leurs premiers pas à la même époque et au même endroit. Je serais la nouvelle, venue de la grande ville, un objet de curiosité, un monstre.
Si j'avais eu l'allure d'une fille de Phoenix, j'aurais sans doute pu en tirer avantage. Mais, physiquement, je ne m'étais jamais adaptée. Au lieu d'être bronzée, sportive, blonde, joueuse de volley, et pourquoi pas pom-pom girl, bref, la panoplie de toute fille vivant dans la Vallée du Soleil, j'avais, en dépit de l'éternel été d'Arizona, une peau d'ivoire, sans même l'excuse d'avoir les yeux bleus ou les cheveux roux. J'ai toujours été mince, dans le genre mou cependant -rien d'une athlète. Je n'étais pas assez coordonnée dans mes mouvements por pratiquer un sport sans m'humilier -, et je ne parle pas des blessures que je m'infligeais ainsi qu'à ceux qui se tenaient trop près de moi.

Mes vêtements rangés dans la vieille commode en pin surmontée d'un miroir, j'emportai ma trousse de toilette dans la salle de bains commune afin de me débarrasser de la crasse du voyage. Tout en démêlant mes cheveux mouillés, je m'examinai dans la glace. Peut –être était-ce la lumière, mais je me trouvai mauvaise mine, le teint terne. Ma peau pouvait être jolie –elle était très pâle, presque translucide- à condition d'avoir quelques couleurs. Je n'avais pas de couleurs, ici.
Devant mon reflet blafard, je fus contrainte d'admettre que je mentais. Ce n 'était pas une question de physique. Je ne m'intégrerais pas. Si je n'avais pas réussi à me fondre au milieu des 3000 élèves de mon précédent lycée, qu'allait-il en être dans ce bled ? J'avais du mal à m'entendre avec les gens, un point c'est tout. Même ma mère, la personne au monde dont j'étais le plus proche, n'était jamais en harmonie avec moi, jamais sur la même longueur d'onde. Parfois, je me demandais si mes yeux voyaient comme ceux des autres. Mon cerveau souffrait peut-être d'une défaillance.
Mais la cause importait peu, seul comptait l'effet. Dire que demain ne serait qu'un début !


Je dormis mal, cette nuit-là, bien que j'eusse pleuré. Les claquements permanents des gouttes et du vent sur le toit refusaient de s'estomper en simple bruit de fond. Je ramenai le vieux couvre-lit délavé sur ma tête, y ajoutai un oreiller. Rien n'y fit : je ne m'assoupis pas avant minuit, lorsque la pluie finit par se transformer en un crachin étouffé.
Au matin, ma fenêtre m'offrait pour seul spectacle un épais brouillard, et une sensation de claustrophobie grimpa sournoisement en moi. On ne voyait jamais le ciel, ici ; c'était comme d'être en cage.
Le petit-déjeuner en compagnie de Charlie se déroula en silence. Il me souhaita bonne chance pour le lycée. Je le remerciai, consciente de la vanité de ses bonnes paroles. La chance avait tendance à me fuir. Charlie se sauva le premier vers le commissariat –son épouse, sa famille. Une fois seule, je restai assise sur l'une des trois chaises dépareillées qui entouraient l'ancienne table carrée en chêne et examinai la minuscule cuisine aux murs palissés de bois sombre, aux placards jaune vif et au sol couvert de lino blanc. Rien n'avait changé. C'était ma mère qui avait peint les menuiseries, 18 ans plus tôt, tentative dérisoire d'amener un peu de soleil dans la maison. Sur le manteau de la cheminée du salon adjacent, pas plus grand qu'un mouchoir de poche, se trouvait une rangée de photos. Une du mariage de Charlie et Renée à Las Vegas, puis une de nous trois à la maternité après ma naissance, prise par une infirmière serviable, suivie de la ribambelle de mes portraits d'école, y compris celui de l'année précédente. Ces derniers m'embarrassèrent –il faudrait que j'en touche un mot à Charlie pour qu'il les mette ailleurs, au moins tant que je vivrais chez lui.
Il m'était impossible, dans cette maison, d'oublier que mon père ne s'était jamais remis du départ maman. J'en éprouvai un certain malaise.
Je ne tenais pas à arriver trop tôt au lycée, mais je ne supportais pas de rester ici une minute de plus. J'enfilai mon coupe-vent –qui me fit l'effet d 'avoir été tissé dans un composant dangereux pour l'homme- et sortis. Il bruinait encore, pas de quoi me tremper néanmoins pendant les quelques minutes où j'attrapai la clé toujours cachée sous l'avant-toit de la porte et verrouillai celle-ci. Mes nouvelles bottes imperméabilisées chuintaient d'une façon agaçante. Les craquements habituels du gravier sous mes pas me manquaient. Je n'eus pas l'occasion d'admirer ma camionnette tout mon content ; j'avais trop hâte d'échapper à la brume humide qui virevoltait autour de ma tête et s'accrochait à mes cheveux, en dépit de ma capuche.

L'habitacle était agréablement sec. Billy ou Charlie avaient apparemment fait un brin de ménage, même si les sièges capitonnés marron clair sentaient encore un peu le tabac, l'essence et la menthe poivrée. A mon grand soulagement, le moteur réagit au quart de tour, mais bruyamment, rugissant à l'allumage avant de tomber dans un ralenti assourdissant. Bah ! Un véhicule aussi antique ne pouvait être parfait. La radio antédiluvienne fonctionnait, heureuse surprise.
Bien que je n'y eusse jamais mis les pieds, trouver le lycée fut un jeu d'enfant. Comme la plupart des autres édifices officiels locaux, il était situé le long de la quatre voies. A première vue, il n'avait rien d'un établissement scolaire. Seul le panneau annonçant sa fonction m'incita à m'arrêter. On aurait dit une série de maisons identiques construites en briques bordeaux. Il était noyé au milieu de tant d'arbres et arbustes que j'eus d'abord du mal à en mesurer l'étendue. Où était passée la solennité de l'institution ? me demandai-je avec nostalgie. Où avaient disparu les clôtures grillagées et les détecteurs de métaux ?
Je me garai devant le premier bâtiment, qui arborait, au-dessus de sa porte, un écriteau marqué ACCUEIL. Il n'y avait aucune voiture, d'où je conclu que le stationnement était interdit. Mieux valait cependant demander un plan à l'intérieur plutôt que de tourner en rond sous la pluie comme une idiote. Quittant à regret la cabine surchauffée, je remontai un étroit chemin pavé bordé de haies sombres. Je pris une profonde inspiration avant d'entrer.
L'intérieur était brillamment éclairé et plus chaleureux que j'avais prévu. Le bureau n'était pas vaste : une salle d'attente exiguë avec des chaises pliantes capitonnées, une moquette mouchetée, orange et de mauvaise qualité, des murs surchargés d'avis et de trophées, une grosse pendule bruyante. Des plantes poussaient à profusion dans de grands pots en plastique, à croire qu'il n'y avait pas assez de verdure dehors. La pièce était coupée en deux par un long comptoir qu'encombraient des dépliants aux couleurs vives et des corbeilles métalliques débordant de paperasse. Derrière, trois bureaux, dont l'un réservé à une matrone à lunettes et cheveux rouges. Elle portait un T-shirt violet qui me donna aussitôt le sentiment d'être sur mon 31. La femme à la crinière flamboyante leva la tête.


-Je peux t'aider ?
Je m'appelle Isabella Swan, l'informai-je.
Immédiatement, un éclat alluma son ½il. Elle était au courant, j'étais attendue, un sujet de ragots à n'en pas douter. La fille, enfin rentrée au bercail, de l'ex-épouse volage du Chef.
-Ah oui, acquiesça-t-elle.
Elle fouilla dans une pile dangereusement instable de papiers jusqu'à dénicher ceux qu'elle cherchait.
-Voici ton emploi de temps. Et un plan du lycée.
Elle m'apporta plusieurs feuilles et m'indiqua l'emplacement de mes classes, surlignant les chemins les plus rapides. Elle me donna une fiche à faire signer par chaque prof et m'avertit que j'étais priée de la lui rapporter en fin de journée. Avec un sourire, elle émit, comme Charlie, le v½u que je me plusse à Forks. Je lui répondis par le rictus le plus convaincant à ma disposition.
Lorsque je regagnai le Chevrolet, d'autres élèves avaient commencé à arriver. Suivant la file de véhicules, je contournai le lycée. Je constatai avec plaisir que la plupart des voitures étaient plus vieilles que la mienne, rien de tape-à-l'½il. A Phoenix, j'avais vécu dans un des rares quartiers modestes ponctuant le district de Paradise Valley. Il n'était pas rare de voir une Mercedes ou une Porsche flambant neuve sur le parking. Ici, la plus belle voiture était une Volvo rutilante, et elle détonnait. Malgré tout, je coupai le contact dès que j'eus trouvé une place, histoire de ne pas trop attirer l'attention par mes pétarades.
Avant de descendre, j'essayai de mémoriser mon plan afin de ne pas devoir le sortir à tout bout de champ, au vu de tous. J'enfouis ensuite les papiers dans mon sac, mis ce dernier sur mon épaule et respirai un grand coup. « Tu peux le faire, me mentis-je sans beaucoup de conviction. Personne ne va te mordre. » Sur ce, je soufflai et m'extirpai de l'habitacle.
Prenant soin de dissimuler mon visage sous ma capuche, j'empruntai le trottoir bondé d'adolescents. Ma veste noirs unie de fondait dans la masse, ce qui me soulagea.
Une fois que j'eus dépassé la cantine, je dénichai le bâtiment 3 sans difficulté –un gros chiffre noir était peint sur fond blanc à l'un des angles de l'édifice. Au fur et à mesure que je m'en rapprochais, je sentais mon pouls s'accélérer de façon désordonnée. Je franchis la porte derrière deux imperméables unisexes en tâchant de contrôler ma respiration.
La salle de classe était modeste. Les élèves qui me précédaient s'arrêtèrent sur le seuil pour suspendre leurs manteaux à une longue rangée de patères. Je les imitai. C'était deux filles, une blonde à peau de porcelaine, l'autre également pâle, avec des cheveux châtain clair. Au moins, je ne serais pas la seule ici à être blanche comme un lavabo.
J'allai porter ma fiche de présence au prof, un grand homme au front dégarni dont le bureau portait une plaque l'identifiant comme M. Mason. En voyant mon nom, il me dévisagea bêtement –une réaction pas très encourageante- et, bien sur, je rougis comme une pivoine. Sans prendre la peine de me présenter aux autres, il finit par m'envoyer à un pupitre vide au fond de la classe. A cette place, il était plus difficile à mes nouveaux camarades de me reluquer, ce qui ne les dissuada pas pour autant. Je gardai les yeux baissés sur la bibliographie que le prof m'avait remise. Guère originale : Brontë, Shakespeare, Chaucer, Faulkner. J'avais déjà tout lu. Ce qui était à la fois réconfortant et....ennuyeux. Je me demandai si ma mère accepterait de m'expédier mon classeur de vieilles dissertations ou si elle considérerait que c'était de la triche. Pendant que M. Mason ronronnait, je passai en revue différents scénarios de dispute avec elle.
Quand la sonnerie –espèce de bourdonnement nasal- se fit entendre, un boutonneux dégingandé aux cheveux aussi noirs qu'une nappe de pétrole se pencha depuis la rangée de tables voisine pour me parler.
- Tu es Isabella Swan, hein ?

Le prototype du joueur d'échecs excessivement serviable.
- Bella, le corrigeai-je.
Tous ceux qui étaient assis dans un rayon de trois chaises se retournèrent pour me lorgner.
- Quel est ton prochain cours ? demanda-t-il.
Je du vérifier dans mon sac.
- Euh...civilisation. Avec Jefferson. Bâtiment 6.
J'étais cernée de tous côtés par des regards avides.
- Je vais au 4, je peux te montrer le chemin. (Décidément trop obligeant.) Je m'appelle Eric.
- Merci, répondis-je avec un sourire timide.
Enfilant nos vestes, nous sortîmes sous la pluie qui avait repris de plus belle. J'aurais juré que plusieurs personnes marchaient suffisamment près de nous pour entendre ce que nous disions. Je devenais paranoïaque, il fallait que je me surveille.
- Alors, c'est drôlement différent de Phoenix, hein ? s'enquit Eric.
- En effet.
- Il ne pleut pas beaucoup là-bas, non ?
- Trois ou quatre fois l'an.
- La vache, ça doit être bizarre.
- Juste ensoleillé.
- Tu n'es pas très bronzée.
- Ma mère est albinos.
Il me dévisagea avec une telle stupeur mâtinée de frayeur que je soupirai. Apparemment, nuages et sens de l'humour étaient incompatibles. Encore quelques mois de ce régime-là, et j'oublierais comment manier le sarcasme.
Contournant la cafétéria, nous nous dirigeâmes vers les bâtiments sud, près du gymnase. Eric se donna la peine de m'accompagner jusqu'à la porte, alors que celle-ci était visible à des kilomètres.
- Eh bien bonne chance ! me lança-t-il au moment où j'attrapais la poignée. Nous aurons peut-être d'autres cours ensemble, ajouta-t-il, plein d'espoir.
Je lui adressai un hochement de tête vaguement aimable et entrai.
Le reste de la matinée se déroula grosso modo de la même façon. Mon prof de maths, M. Varner, que j'aurais de toute manière détesté rien qu'à cause de la matière qu'il enseignait, fut le seul qui m'obligea à me planter devant toute la classe pour me présenter. Je balbutiai, piquai un fard et trébuchai sur mes propres chaussures en allant m'asseoir.
Au bout de deux heures de cours, j'étais capable de reconnaître quelques visages ; chaque classe avait toujours son courageux pour entamer la conversation et me demander mes impressions sur Forks. Je m'essayai à la diplomatie mais, pour l'essentiel, je mentis. Avantage : je n'eus pas une seule fois besoin de mon plan.
Une fille s'assis à côté de moi en maths et en espagnol, et c'est ensemble que nous gagnâmes la cantine à midi. Elle était frêle, largement plus petite que mon mètre soixante-trois, mais sa masse de boucles brunes compensait notre différence de taille. Son prénom refusant de s'inscrire dans mon cerveau, je me contentai d'acquiescer à son verbiage sur les profs et les cours, un air béat sur le visage. Je ne tentait même pas de suivre la conversation.
Nous nous installâmes au bout d'une table bondée, et elle m'introduisit auprès de quelques-unes de ses amies, dont j'oubliai les noms au fur et à mesure qu'elle les énonçait. Elles paraissaient impressionnées par l'audace dont elle faisait preuve en m'adressant la parole. De l'autre côté de la salle, le garçon de mon cours d'anglais, Eric, m'adressa de grands signes de bras.
C'est là, en pleine cantine, alors que je m'efforçais de discuter avec des inconnues indiscrètes, que je les vis pour la première fois.
Ils étaient assis dans un coin, aussi loin que possible du milieu de la longue pièce où je me trouvais. Ils étaient cinq. Ils ne parlaient pas, na mangeaient pas, bien qu'ils eussent tous un plateau- intact- devant eux. Contrairement à la plupart des élèves, ils ne me guignaient pas, et il me fut aisé de les observer sans risquer de rencontrer une paire d'yeux exagérément curieux. Ce ne fut cependant rien de tout cela qui attira –et retint- mon attention.
Ils n'avaient aucun trait commun. L'un des trois garçons, cheveux sombres et ondulés, était massif –musclé comme un type qui soulève de la fonte avec acharnement. Le deuxième, blond, était plus grand, plus élancé, mais bien bâti. Le dernier, moins trapu, était long et mince, avec une tignasse désordonnée couleur cuivre. Il avait l'air plus gamin que les deux autres, lesquels évoquaient moins des lycéens que des étudiants de fac, voire des enseignants.
Les filles étaient à l'opposé l'une de l'autre. La plus grande était hiératique. Elle avait une silhouette magnifique, comme celles qui font la couverture du numéro spécial maillots de bain Sports illustrated, du genre qui amène chaque femme se retrouvant à côté d'elle à douter de sa propre beauté. Sa chevelure dorée descendait en vagues douces jusqu'au milieu de son dos. La petite, mince à l'extrême, fine, rappelait un lutin. Ses cheveux noir corbeau coupés très court pointaient dans tous les sens.
Et pourtant, ces cinq-là se ressemblaient de façon frappante. Ils étaient d'une pâleur de craie, plus diaphane que n'importe quel ado habitant cette ville privée de soleil, plus clair que moi, l'albinos. Tous avaient les cheveux très sombres, en dépit des nuances variées de cernes sombres, violets, pareil à des hématomes, comme s'ils souffraient d'insomnie ou relevaient à peine d'une fracture du nez. Bien que celui-ci, à l'instar de tous leurs traits, fût droit, parfait, aquilin.
Mais ce n'était pas ça non plus qui me fascina en eux.
Ce furent leurs visages, si différents et si semblables, d'une splendeur inhumaine et dévastatrice. De ces visages qu'on ne s'attend jamais à rencontrer sauf, éventuellement, dans les pages coiffure d'un magazine de mode. Ou sous le pinceau d'in maître ancien ayant tenté de représenter un ange. Il était difficile de déterminer lequel était le plus sublime. La blonde sans défaut, ou le garçon aux cheveux cuivrés, peut-être.
Tous les cinq avaient le regard éteint. Ils ne se regardaient pas, ne regardaient pas leurs condisciples, ne regardaient rien en particulier pour autant que je pusse en juger. Soudain, la plus petite des filles se leva et s'éloigna de ces grandes enjambées rapides et élégantes qui n'appartiennent qu'aux mannequins. Je la suivis des yeux, ébahie par sa démarche gracile de danseuse, jusqu'à ce qu'elle se fût débarrassée de son plateau –canette non ouverte, pomme non entamée- et glissée par la porte de derrière, incroyablement vite. Je revins aux autres. Ils n'avaient pas bronché.
- Qui sont ces gens ? demandai-je à ma voisine, dont le nom m'échappait toujours.
Au moment où elle se redressait pour voir de qui je parlais, bien qu'elle l'eût sûrement deviné rien qu'à mon ton, il leva brusquement la tête –le plus mince, le gamin, le benjamin sans doute. Il s'attarda moins d'une seconde sur ma collègue d'espagnol, avant de m'aviser.
Il détourna les yeux rapidement, plus vif que moi, alors que, soudain très gênée, j'avais cependant eu le temps de noter que ses traits n'exprimaient aucun intérêt : c'était comme si mon interlocutrice l'avait hélé et qu'il avait réagi instinctivement, sachant pourtant qu'il n'avait aucune intention de lui répondre. Confuse, ma voisine rigola et , comme moi, se concentra tout à coup sur ses ongles.
- Edward et Emmett Cullen, Rosalie et Jasper Hale, récita-t-elle. Celle qui est partie, c'est Alice Cullen. Ils vivent avec le docteur Cullen et sa femme.
Tout cela dans un souffle.
Je jetai un coup d'½il à la dérobée en direction de l'Apollon qui, maintenant, s'intéressait à son plateau, réduisant en charpie un beignet avec ses longs doigts pâles. A peine entrouverte, sa bouche admirable remuait à toute vitesse. Ses trois commensaux l'ignoraient, mais il ne fut pas difficile de deviner qu'il leur parlait à voix basse.
Des prénoms étranges et rares, songeai-je. Datant de la génération de nos grands-parents. A moins qu'ils ne fussent en vogue dans ces contrées. Je finis par me souvenir que ma voisine s'appelait Jessica, un prénom des plus communs. A Phoenix, j'en avait eu deux en cours d'histoire.
- Ils sont...pas mal du tout.
- Cette litote des plus flagrantes eut du mal à franchire mes lèvres.
- Tu m'étonnes ! s'esclaffa Jessica. Oublie, ils sont en couple. Du moins Emmet et Rosalie, Jasper et Alice. Et ils vivent ensemble.
Sa voix dénotait à la fois l'étonnement et la condamnation typiques d'une petite ville, pensai-je avec dédain. Pour être honnête, je devais cependant admettre que, même à Phoenix, la situation aurait provoqué des commérages.
- Lesquels sont les Cullen ? Ils n'ont pas l'air d'être de la même famille...
- - Ils ne le sont pas. Le docteur a la petite trentaine, il les a adoptés. Les Hale, les blonds, eux, sont frère et s½ur, jumeaux. Placés en famille d'accueil.
- - Ils ne sont pas un peu vieux, pour ça ?
- Sais pas. Ils ont 18 ans mais ils habitent avec Mme Cullen depuis qu'ils ont 8 ans. Elle est leur tante, genre.
- C'est vraiment sympa de la part des Cullen. S'encombrer aussi jeunes d'autant de gamins.
- Ouais, j'imagine, admit Jessica avec réticence.
J'eus l'impression que, pour une raison quelconque, elle n'aimait pas beaucoup le couple. Vu les regards qu'elle lançait à leurs rejetons, j'en conclu que c'était par jalousie.
- Je crois bien que Mme Cullen ne peut pas avoir d'enfants, précisa-t-elle, comme si cela contrebalançait leur générosité.
Tout en conversant, je ne cessais d'épier furtivement mes surprenants condisciples. Eux continuaient à contempler leurs murs sans manger.
- Ils ont toujours vécu à Forks ? demandai-je.
Auquel cas, j'aurais dû les remarquer pendant l'un de mes séjours estivaux.
- Non, répondit Jessica d'une voix sous-entendant que ç'aurait dû être évident, même pour une fille fraîchement débarquée comme moi. Ils ont déménagé il y a deux ans d'Alaska.
J'éprouvai un élan de compassion, puis de soulagement. De compassion, parce que, aussi beaux fussent-ils, ils restaient des étrangers rejetés par leurs pairs ; de soulagement, parce que je n'étais finalement pas la seule nouvelle et, surtout, pas la plus captivante.
Tout à coup, le plus jeune d'entre eux, un des Cullen, plongea les yeux dans les miens. Son expression était, cette fois, celle d'une franche curiosité. Je me dérobai vivement, mais pas avant d'avoir décelé en lui une sorte d'espérance à laquelle je n'avais pas de réponse.
- Qui c'est, ce garçon aux cheveux blond roux ? m'enquis-je.
Mine de rien, je constatai qu'il poursuivait son examen de moi. Contrairement aux autres élèves, il ne se montrait pas indiscret au point d'être impoli. En revanche, ses traits étaient empreints d'une sorte de frustration que je ne compris pas. Je baissai la tête.
- Edward. Il est superbe, mais inutile de perdre ton temps. Apparemment, aucune des filles d'ici n'est assez bien pou lui.
Jessica renifla avec une telle ranc½ur que je me demandai quand il avait refusé ses avances. Je me mordis les lèvres pour cacher mon sourire avant de m'intéresser de nouveaux à eux. Edward avait beau s'être détourné, il me sembla bien que sa joue tressaillait, comme si lui aussi avait étouffé un rire.
Quelques minutes plus tard, tous les quatre se levèrent d'un même mouvement. Ils étaient d'une grâce remarquable, y compris le costaud. C'en était déroutant. Edward ne me prêtait plus aucune attention.
Je restai en compagnie de Jessica et de ses amies plus longtemps que je ne l'aurais voulu, alors que je ne tenais pas à arriver en retard à l'un de mes cours, en ce premier jour. Une de mes nouvelles connaissances qui, prévenante, me rappela son prénom –Angela-, avait classe de biologie avancée avec moi dans l'heure qui suivait. Nous nous y rendîmes ensemble, en silence. Elle aussi était réservée.
Quand nous entrâmes dans le labo, Angela fila s'installer derrière une paillasse exactement identique à celle dont j'avais eu l'habitude en Arizona. Elle avait déjà une voisine attitrée. D'ailleurs, touts les tables étaient occupées, sauf une, dans l'allée centrale. Je reconnus Edward Cullen à ses cheveux extraordinaires, assis à côté de l'unique tabouret libre.
Pendant que j'allais me présenter au prof et faire signer ma fiche, je l'observai en catimini. Au moment où je passai devant lui, il se raidit sur son siège et me toisa. Son visage trahissait cette fois des émotions surprenantes –hostilité et colère. Choquée, je m'esquivai rapidement en m'empourprant. Je trébuchai sur un livre qui traînait et dus me rattraper à une table. La fille qui y était assise pouffa.
Les yeux d'Edward étaient d'un noir d'encre.
M. Banner parapha ma feuille de présence et me tendit un manuel sans s'embarrasser de politesses inutiles. Je pressentis que lui et moi allions nous entendre. Naturellement, il n'eut d'autre choix que de m'envoyer à la seule place vacante. Je m'y rendis, regard rivé sur le plancher, encore stupéfaite par l'hostilité de mon futur voisin.
J'eus beau garder profil bas quand je posai mes affaires sur la paillasse et m'assis, je vis du coin de l'½il Edward changer de posture et s'éloigner, se pressant à l'extrême bord de son tabouret, la figure de biais, comme s'il tâchait de fuir une mauvaise odeur. En douce, je reniflai mes cheveux. Ils sentaient la fraise, le parfum de mon shampoing préféré. Un arôme plutôt innocent. Je m'abritai derrière la tenture de mes cheveux et m'efforçai de suivre la leçon. Malheureusement, elle portait sur l'anatomie cellulaire, un sujet que j'avais déjà étudié. Je pris néanmoins des notes avec application, le nez collé à mon cahier.
Malgré moi, je revenais sans cesse à mon étrange partenaire de labo. Pas un instant il ne se détendit ni ne se rapprocha. La main posée sur sa jambe gauche, serrée, formait un poing où se dessinait les tendons sous la peau blême. Elle non plus ne se relâcha pas. Les manches longues de sa chemise blanche relevées jusqu'aux coudes dévoilaient des avant-bras étonnamment fermes et musclés. Il ne paraissait plus aussi fluet, loin de son robuste frère.
Le cours sembla s'éterniser. Etait-ce parce que la journée touchait à sa fin ou parce que j'attendais que ce poing se relaxe ? En tout cas, cela ne se produisit pas. On aurait dit qu'il ne respirait pas. Qu'avait-il ? Ce comportement était-il habituel ? Je revis mon jugement quant à l'amertume de Jessica. Elle n'était peut-être pas aussi aigrie que je l'avais supposé. Cela n'avait rien à voir avec moi, sûrement. Il ne me connaissait ni d'Eve ni d'Adam.
Je me permis un nouveau coup d'½il, ce que je regrettai aussitôt. Il me contemplait de ses prunelles noires qui exprimaient une réelle répulsion. Je tressaillis et revins à mon livre en me tassant sur mon tabouret. La phrase « si les regards pouvaient tuer » me traversa l'esprit.
A cet instant, la cloche sonna, et je sursautai. Edward Cullen réagit comme un ressort. Me tournant le dos, il se leva avec souplesse –il était bien plus grand que je ne l'avais estimé- et quitta le labo avant que quiconque eût bougé.
Je restai pétrifiée sur place, le suivant des yeux sans le voir. Son attitude avait été odieuse. Injuste. Je rassemblai lentement mes affaires tout en m'évertuant à maîtriser la colère qui montait en moi, par crainte d'éclater en sanglots. Bizarrement, mes humeurs sont liées à mon canal lacrymal. Je pleure lorsque je suis furieuse, un travers des plus humiliants.
- C'est toi, Isabella Swan ? demanda soudain une voix masculine.
Levant la tête, je découvris un garçon au charmant visage poupin et aux cheveux blonds soigneusement gominés en pointes ordonnées. Il me souriait chaleureusement. De toute évidence, lui ne trouvait pas que je puais.
- Bella, rectifiai-je d'une voix aimable.
- Je m'appelle Mike.
- Salut, Mike.
- Tu as besoin d'aide pour trouver ton cours d'après ?
- Je crois que je me débrouillerai. J'ai gym.
- Moi aussi, s'exclama-t-il, visiblement ravi, alors que ce n'était sans doute pas une telle coïncidence dans un établissement aussi petit.

Nous y allâmes de conserve. C'était un bavard. Il alimenta l'essentiel de la conversation, ce qui m'arrangea. Il avait vécu en Californie jusqu'à l'âge de 10 ans, et il comprenait mes réticences envers le climat local. Il se révéla qu'il partageait également mon cours d 'anglais. Ce fut la personne la plus agréable que je rencontrai ce jour-là. Enfin, jusqu'au moment où nous pénétrâmes dans le gymnase, car il me lança :
- Alors, tu as planté ton crayon dans la main d'Edward Cullen, ou quoi ? Je ne l'ai jamais vu dans un tel état.
Je chancelai. Je n'étais donc pas la seule à avoir remarqué. Apparemment, la réaction d'Edward Cullen avait été anormale. Je décidai de jouer les gourdes.
- Tu veux dire le garçon à côté duquel j'étais assise en biologie ? répliquai-je ingénument.
- Oui. J'ai cru qu'il avait une rage de dents !
- Je ne sais pas. Je ne lui ai pas adressé la parole.
- Il est zarbi, poursuivit Mike en s'attardant auprès de moi au lieu de gagner les vestiaires. Moi, si j'avais eu la chance de partager une paillasse avec toi, je t'aurais parlé.
Le prof de gym, Clapp, me dénicha une tenue mais m'autorisa à ne pas participer à ce premier cours. A Phoenix, l'éducation physique n'était obligatoire que durant deux ans. Ici, on n'y coupait pas de toute sa scolarité. Forks était décidément mon Enfer personnel sur terre. J'assistai à quatre matchs de volley en simultané. Me souvenant du nombre de blessures que j'avais subies –et infligées- en pratiquant ce sport, la bile me monta aux lèvres.
La sonnerie finit par retentir. Je retournai lentement à l'accueil pour y rendre ma fiche. La pluie avait cessé, remplacée par un vent violent. Et froid. J'enroulai mes bras autour de moi.
Lorsque j'entrai, je faillis tourner les talons et m'enfuir.
Edward Cullen se tenait devant le comptoir. Je le reconnu à sa tignasse cuivrée et désordonnée. Il n'eut pas l'air de remarquer mon arrivée. Je me pressai contre le mur du fond, attendant que la secrétaire fût libre. Il discutait avec animation, d'une voix basse et séduisante. Je ne tardai pas à saisir l'objet de leur dispute : il essayait de déplacer son cours de sciences nat. N'importe quel horaire ferait l'affaire. Je ne parvins pas à croire que c'était uniquement à cause de moi. Il devait y avoir eu autre chose, un événement antérieur à ma présence. Sa fureur relevait forcément d'une exaspération qui ne me concernait pas. Il était impossible que cet inconnu éprouvât un dégoût aussi soudain et intense à mon égard.
La porte se rouvrit, et un courant d'air polaire envahit la pièce, agitant des papiers et ébouriffant mes cheveux. La nouvelle venue se contenta de glisser vers le bureau pour y déposer une note avant de ressortir, mais Edward Cullen se raidit. Il se retourna lentement et me toisa –sa beauté frôlait l'absurde –de ses yeux perçants et emplis de haine. Un instant, une bouffée de terreur me hérissa le duvet des bras. Ce regard ne dura qu'une seconde, il réussit néanmoins à me transir plus que la bise glaciale. L'Apollon s'adressa de nouveau à la secrétaire.
- Tant pis, décréta-t-il de sa vois de velours. C'est impossible, et je comprends. Merci quand même.
Là-dessus, il pivota sur ses talons et, m'ignorant royalement, disparut.
Je m'approchai du comptoir et tendis ma fiche signée. Je devinais que, pour une fois, je n'avais pas rougi mais, au contraire, blêmi.
- Comment s'est passée cette première journée, petite ? me demanda la secrétaire d'un ton maternel.
- Très bien, mentis-je.
Mal. Car elle n'eut pas l'air très convaincue.
Sur le parking, la camionnette était quasiment le dernier véhicule encore présent. Elle me fit l'effet d'un refuge, du lieu qui, déjà, évoquait pour moi le plus un foyer, dans ce trou perdu vert et humide. J'y restai assise un moment, contemplant le pare-brise avec des yeux vides. Je ne tardai pas néanmoins à avoir assez froid pour devoir brancher le chauffage, et je mis le contact. Le moteur rugit. Je rentrai chez Charlie, luttant tout le chemin contre les larmes.


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# Posté le jeudi 05 février 2009 12:21

Modifié le mercredi 13 mai 2009 13:25

2 : A livre ouvert

                       2 : A livre ouvert

Mieux parce qu'il ne pleuvait pas encore, bien que les nuages fussent denses et opaques. Plus décontracté parce que je savais à quoi m'attendre. Mike s'assit à côté de moi en anglais, sous le regard peu amène d'Eric le joueur d'échecs ; c'était assez flatteur. Les gens ne me reluquèrent pas avec autant d'insistance que la veille. Je déjeunai avec tout un groupe, parmi lequel Mike, Eric, Jessica et plusieurs personnes dont les visages et les noms ne m'étaient plus aussi étrangers. J'eus le sentiment que je commençais à flotter au lieu de couler à pic. Pire, parce que j'étais fatiguée. Je n'arrivais toujours pas à dormir, avec le vent qui mugissait autour de la maison. Pire, parce que M. Varner m'interrogea en maths –alors que je n 'avais pas levé le doigt-, et que je me trompai. Nul, parce que je dus jouer au volley et que, la seule fois où je n'évitai pas le ballon, je le lançai sur la tête d'un de mes équipiers. Pire parce que Edward Cullen était absent.
Toute la matinée, je redoutai l'heure de la cantine et la perspective de son attitude déstabilisante. Une partie de moi souhaitait se confronter à lui et exiger des explications. Pendant ma nuit d'insomnie, j'avais même répété mon discours. Je me connaissais néanmoins suffisamment bien pour savoir que je n'aurais pas ce courage. A côté de moi, Cendrillon a des allures de Terminator.
Lorsque j'arrivai à la cafétéria avec Jessica –en m'efforçant, en vain, de ne pas le chercher des yeux- , je découvris que, si ses étranges frères et s½urs étaient déjà installés, lui n'était pas là. Mike nous intercepta pour nous entraîner à sa table. Jessica parut ravie de cette attention, et ses amies ne tardèrent pas à se joindre à nous. Tout en essayant d'écouter leur insouciant bavardage, je cédai à un malaise tenace et guettai nerveusement le moment où il apparaîtrait. Je priai pour qu'il se contentât de m'ignorer, afin de me prouver que mes soupçons étaient infondés.
Il ne vint pas, le temps passa, et ma tension augmenta. Lorsque, à la fin du repas, son absence se confirma, c'est avec plus d'assurance que je me rendis en cours de biologie. Mike, qui montrait toutes les qualités d'un saint-bernard, m'accompagna fidèlement aux portes du labo. Sur le seuil, je retins mon souffle, mais Edward n'était pas là non plus. En soupirant, je gagnai ma place. Mike m'emboîta le pas, sans cesser de pérorer sur une sortie prévue à la mer. Il s'attarda près de mon bureau jusqu'à la sonnerie puis, avec un sourire de regret, il alla s'asseoir à côté d'une malheureuse qui arborait un appareil dentaire et des cheveux gras. Visiblement, j'allais devoir m'occuper de lui, ce qui promettait de ne pas être facile. Dans une ville comme Forks, où les gens vivent les uns sur les autres, un peu de diplomatie est indispensable. Le tact n'a jamais été mon fort, et je manquais de pratique pour ce qui était d'éconduire les garçons un peu trop cordiaux.
Je fus soulagée d'avoir la paillasse pour moi seule. Du moins, c'est ce que je me répétai. En vérité, j'étais obsédée par l'idée d'être à l'origine de la défection d'Edward. Penser que j'étais capable d'affecter quelqu'un à un tel degré était ridicule et égocentrique. Impossible. Malgré tout, je m'inquiétai.
Lorsque les cours s'achevèrent enfin et que le feu de mes joues (provoqué par un nouvel accident en gym) se fût atténué, je remis rapidement mon jean et mon sweater bleu marine et quittai en trombe les vestiaires, heureuse de constater que j'avais réussi à semer mon protecteur canin. Je fonçai sur le parking, à cette heure encombré d'élèves, grimpai dans ma camionnette et fouillai mon sac pour vérifier que je n'avais rien oublié. La veille au soir, je m'étais aperçue que les talents culinaires de Charlie ne dépassaient guère le stade des ½ufs au bacon. J'avais donc exprimé le désir d'être chargée des repas pendant la durée d mon séjour. Mon père avait été plus que ravi de me donner les clés de la salle de banquet. J'avais découvert par la même occasion qu'il n'y avait rien à manger à la maison. Ainsi, j'avais emporté au lycée ma liste de commissions et du liquide pris dans un bocal étiqueté ARGENT DES COURSES. Je partais en expédition au supermarché du coin.
Je démarrai mon engin pétaradant sans tenir compte des têtes qui se tournaient dans ma direction et reculai prudemment avant de me glisser dans le flot de voitures qui attendaient de pouvoir sortir du parking. Tandis que je patientais, laissant entendre les grondements assourdissants de ma Chevrolet venaient d'un autre véhicule que le mien, je vis les Cullen et les Hale monter dans leur voiture. C'était la volvo neuve et rutilante. Comme par hasard. Jusque-là, je n'avais pas pris garde à leurs vêtements, trop fascinée par leurs visages. En les observant d e plus près, je m'aperçus clairement qu'ils étaient habillés avec un élégance hors du commun ; des affaires toutes simples, mais qui revendiquaient avec subtilité des origines griffées. Ils se seraient baladés en haillons que ça n'aurait cependant rien changé à leur beauté et à leur allure remarquables. Tant de classe et de richesse à la fois pouvaient agacer, même si la vie, la plupart du temps, fonctionnait ainsi, hélas. En tout cas, leur apparence ne les aidait pas à s'intégrer dans l'univers du lycée.
Mais non ! Je ne croyais pas vraiment à un ostracisme. Leur isolement était sans doute un choix. Il était impensable que les portes ne s'ouvrissent pas devant tant de vénusté.
Comme tout le monde, ils examinèrent ma bruyante guimbarde lorsque je les dépassai, et je fus bien contente de m'éloigner.
Le supermarché était tout proche de là, juste à la sortie suivante sur la quatre voies. Faire les courses fut agréable, normal. A Phoenix, c'était mon boulot, et je retombai dans cette routine familière avec plaisir. Le magasin était suffisamment grand pour que je n'entendisse plus le clapotis de la pluie sur le toit qui se chargeait de me rappeler où j'étais.
De retour à la maison, je rangeai les provisions, les entassant là où je trouvais de la place en espérant que Charlie ne protesterait pas. J'enveloppai des pommes de terre dans du papier alu et les glissai au four, plongeai deux steaks dans une marinade et les fourrai au réfrigérateur, en équilibre sur une boîte d'½ufs.
Puis je montai mon sac à l'étage. Avant de commencer mes devoirs, j'enfilai un survêtement, ramassai mes cheveux humides en une queue-de-cheval et vérifiai mon mail pour la première fois. J'avais trois message.

Bella, m'écrivait ma mère, envoie-moi un mot dès que tu seras arrivée. Dis-moi comment c'est passé ton vol. Pleut-il ? Tu me manques déjà. J'ai presque terminé nos bagages pour la Floride, mais je ne retrouve pas mon corsage rose. Sais-tu où je l'ai mis ? Coucou de Phil. Maman.

Avant un soupir, je consultai le suivant. Elle l'avait envoyé huit heures après le premier.

Bella, fulminait-elle, pourquoi ne m'as-tu pas encore répondu ? Tu attends quoi ? Maman.

Le dernier datait du matin même.

Isabella, si je n'ai pas signe de toi d'ici 17h30 aujourd'hui, j'appelle Charlie.

Je regardai mon réveil. J'avais encore une heure, mais ma mère n'était pas réputée pour sa patience.

Maman ,écrivis-je, calme-toi. Inutile de grimper au plafond. Bella

Je l'expédiai, puis en rédigeai un nouveau.

Maman,

Tout va bien. Evidemment qu'il pleut. J'attendais d'avoir quelque chose à t'écrire. Le lycée, ça roule. Juste un peu répétitif. J'ai fait la connaissance de gens sympas avec qui je mange.
Ton corsage est chez le teinturier. Tu étais censée aller le chercher vendredi.
Charlie m'a acheté une camionnette à plateau, tu y crois ? Je l'adore. Elle est vieille, mais super solide, ce qui est bien, tu sais, pour une fille comme moi.
Tu me manques aussi. Je te réécrirai bientôt, mais je n'ai pas l'intention de consulter mes mails toutes les cinq minutes. Détends-toi, respire, je t'aime. Bella.

J'avais décidé de relire Les Hauts de Hurlevent – le roman que nous étudiions en anglais-, juste pour le plaisir, et c'est ce à quoi j'étais occupée quand Charlie rentra du travail. J'avais oublié l'heure et me précipitai en bas pour sortir les patates et mettre la viande sous le gril.
- Bella ? lança mon père en m'entendant dévaler l'escalier.
Qui d'autre ?
- Salut, papa ! Bienvenue !
- Merci.

Il accrocha son pistolet au portemanteau et se débarrassa de ses bottes tandis que je m'affairais dans la cuisine. A ma connaissance, il n'avait jamais utilisé son arme en service. Mais il l'avait sur lui. Lorsque j'étais petite, il avait pris l'habitude de retirer les balles dès qu'il franchissait le seuil. Il faut croire qu'il me considérait comme assez mûre à présent pour ne pas me tuer par accident et pas suffisamment dépressive pour me suicider.
- Qu'y a-t-il à dîner ? s'inquiéta-t-il.
Ma mère est une cuisinière pleine d'imagination dont les expériences ne sont pas toujours comestibles. Je fus surprise, et peinée, qu'il s'en souvînt encore.
- Steak et pommes au four.
Réponse qui parut le soulager.
Il avait l'air embarrassé, debout dans la cuisine, les bras ballants. Aussi, il gagna le salon d'un pas lourd pour y regarder la télé pendant que je m'activais. C'était plus simple pour nous deux. Je préparai une salade tandis que la viande cuisait, puis mis le couvert. Lorsque tout fut prêt, je l'appelai, et il me rejoignit en reniflant avec gourmandise.
- Ca sent bon, Bella.
- Merci.
Nous mangeâmes sans mot dire durant quelques minutes. Sans inconfort non plus. D'une certaine manière, nous étions faits pour vivre ensemble.
- Alors, comment ça marche, au lycée ? demanda-t-il en se resservant. Tu as déjà sympathisé ?
- J'ai plusieurs cours en communs avec une fille, Jessica. Je déjeune avec ses copines. Il y a aussi ce garçon, Mike, très gentil. Tout le monde est plutôt accueillant.
A une exception près, mais de taille.
- Ca doit être Mike Newton. Chouette môme, chouette parents. Son père tient le magasin de sport qui se trouve à la sortie de la ville. Avec tous les randonneurs qui fréquentes le coin, les affaires marchent.
- Tu connais les Cullen ? risquai-je.
- La famille du médecin ? Bien sur. Le docteur est un chic type.
- Ils...leurs enfants...sont un peu spéciaux. Ils n'ont pas l'air de s'être vraiment intégrés, au lycée.
La colère de Charlie me prit au dépourvu.
- Ah, les gens d'ici ! grommela-t-il. Le docteur Cullen est un brillant chirurgien qui pourrait travailler dans n'importe quel hôpital et gagner dix fois plus. (Son ton monta.) Nous avons de la chance de l'avoir et que sa femme accepte de vivre dans une petite ville. C'est un grand atout pour notre communauté, et leurs gamins sont bien élevés et polis. A leur arrivée, j'avais des doutes. Des adolescents adoptés...Mais ils se sont révélés très mûrs, ils ne m'ont pas donné l'ombre d'un souci. Je ne peux pas en dire autant d'autres gosses qui vivent dans la région depuis des générations. En plus, ils sont très unis, un exemple pour nous tous. Ils partent camper un week-end sur deux...Mais parce que ce sont des étrangers, les habitants du cru se sentent obligés de cancaner.
- C'était le discours le plus long que je l'avais jamais entendu prononcer. Aucun doute, il supportait mal les racontars –quels qu'ils fussent- à propos des Cullen. Je fis marche arrière.
- - Oh, ils ne m'ont pas semblé antipathiques. C'est juste qu'ils ne se mélangent pas. Ils sont drôlement beaux, ajoutais-je, désireuse de me montrer positive.
- Tu verrais le docteur, plaisanta Charlie, apaisé. Heureusement qu'il est heureux en ménage. Les infirmières ont du mal à se concentrer sur leur boulot quand il est dans les parages.
Le dîner s'acheva dans le calme. Charlie débarrassa la table pendant que je m'attaquais à la vaisselle. Puis il retourna au salon et, ma corvée terminée –à la main, pas de machine-, je regagnai ma chambre en traînant des pieds à l'idée des exercices de maths qui m'y attendaient. Je voyais déjà se profiler une routine quotidienne.
Cette nuit-là fut enfin sereine. Je m'endormis rapidement, épuisée.
Le reste de la semaine se passa sans anicroche. Je m'habituais au train-train de mes cours. Le vendredi, j'étais à même de reconnaître, sinon d'identifier, presque tous les élèves du lycée. En gym, tandis que nos adversaires tentaient de profiter de ma faiblesse, mes partenaires apprirent à ne pas me passer le ballon. Pour ma part, je fus trop heureuse de m'écarter de leur chemin.
Edward Cullen ne revint pas en classe.
Chaque jour, je guettais avec anxiété le moment où le reste de la tribu entrait dans la cantine, sans lui. Alors seulement, je me détendais et me joignais à la conversation régnant à ma table. Elle tournait pour l'essentiel autour de l'excursion à l'Ocean Park de la Push que Mike projetait pour dans 15 jours. J'étais invitée, et j'avais accepté, plus par politesse que par envie. A mes yeux, les plages se devaient d'allier chaleur et temps sec.
Le vendredi, c'est avec une décontraction parfaitement naturelle que je franchis la porte de ma salle de sciences nat, sans plus m'inquiéter de l'éventuelle présence d'Edward. Pour moi, il avait abandonné l'école. Je m'évertuais à ne pas penser à lui, même si je n'arrivais pas totalement à me chasser du crâne que j'étais responsable de sa disparition, aussi ridicule que cela semblât.
Mon premier week-end se déroula sans incident notoire. Charlie, peu habitué à rester dans une maison d'ordinaire déserte, travailla presque tout le temps. Moi, je fis le ménage, m'avançai dans mes devoirs et écrivis à ma mère des mails faussement enjoués. Le samedi, je me rendis à la bibliothèque, mais le fond était si maigre que je ne pris pas la peine de m'inscrire ; il allait falloir que je pousse très bientôt jusqu'à Olympia ou Seattle pour y trouver une bonne librairie. Je m'interrogeai vaguement sur la consommation de la camionnette...et fus prise de frissons.
La pluie tomba doucement et sans bruit, je n'eus pas d'insomnies.
Le lundi, des gens me saluèrent sur le parking. Des prénoms m'échappaient encore, mais j'agitai la main et souris à tout un chacun. Il faisait plus froid, ce matin-là, mais, ô joie, il ne pleuvait pas. En anglais, Mike prit sa place réservée à côté de moi. Nous eûmes droit à une interro surprise sur Les Hauts de Hurlevent. Facile, très faciles.
L'un dans l'autre, je me sentais bien plus à l'aise que je n'aurais cru l'être au bout d'une semaine. Plus à l'aise que je n'avais jamais espéré l'être ici, en fait.
A la sortie du cours, l'air était saturé de traînées blanches qui tounoyaient. Les élèves s'interpellaient avec excitation. La bise me mordait les joues, le nez.
- Super ! s'écria Mike.
Je contemplai les lambeaux de coton duveteux qui s'accumulaient le long du trottoir et voletaient de façon erratique devant mes yeux. Adieu ma balle journée.
- Beurk !
- Tu n'aimes pas la neige ? s'exclama Mike, surpris.
- Non. Ca signifie qu'il fait trop froid pour pleuvoir. (Tu parles d'une évidence.) En plus, je croyais qu'elle se présentait sous la forme de beaux flocons bien propres. Là, on dirait les extrémités de cotons-tiges.
- Tu n'as jamais vu la neige tomber ? me demanda-t-il, incrédule.
- Bien sûr que si.(Pause.) A la télé.
Il éclata de rire. C'est alors qu'une grosse boule molle et détrempée d'écrasa sur sa nuque. Nous nous retournâmes pour voir d'où elle venait. Je soupçonnai vite Eric, qui s »éloignait sans nous regarder en direction –la mauvaise- de son prochain cours. Mike était parvenu aux mêmes conclusions, car il ramassa un tas de bouillie blanche.
- Je te retrouve à la cafète, d'accord ? annonçai-je en m'en allant. Les gens qui se bombardent de trucs humides, très peu pour moi.
- Les yeux rivés sur la silhouette d'Eric, il hocha le menton.
- Toute la matinée, ce ne furent que discussions animées sur la neige. Apparemment, c'était la première chute de la saison. Je ne m'en mêlai pas. Certes, elle était moins humide que la pluie –jusqu'à ce qu'elle fonde dans vos chaussettes.
Lorsque je me rendis à la cantine avec Jessica, après notre cours d'espagnol, j'étais sur mes gardes. De la bouillasse volait de tous les côtés. J'avais une chemise cartonnée à la main, et j'étais prête à m'en servir comme d'un bouclier en cas de besoin. Jessica me trouva tordante, mais mon expression la retint de s'en prendre elle-même à moi.
Mike nous rattrapa à la porte, hilare. La glace prise dans ses cheveux dérangeait les pointes de sa coiffure. Lui et Jessica, énervés comme des gosses, évoquèrent la bataille de boules de neige tandis que nous prenions notre place dans la queue. Par habitude, j'inspectai la table du coin. Je me figeai sur place. Cinq personnes y étaient assises.
- Oh hé, Bella ? (Jessica me tira par le bras.) Tu veux manger quoi ?
Je baissai les yeux ; mes oreilles étaient brûlantes. Je n'avais aucune raison d'être gênée, me rappelai-je. Je n'avais rien fait de mal.
- Qu'est-ce qui lui arrive à Bella ? demanda Mike à ma nouvelle amie.
- Rien, répondis-je. Je ne prendrai qu'une limonade, aujourd'hui.
Je rattrapai la file d'attente.
- Tu n'as pas faim ? s'inquiéta Jessica.
- Je suis un peu patraque, expliquai-je sans oser la regarder en face.
- Je patientai pendant qu'ils se servaient puis leur emboîtai le pas en direction d'une table, concentrée sur mes pieds.


Une fois installée, je bus lentement ma boisson, l'estomac en déroute. Deux fois, Mike s »enquit de ma santé avec une sollicitude démesurée. Je lui garantis que ce n'était rien, même si j'envisageai de jouer les malades et de me réfugier à l'infirmerie durant l'heure suivante.
N'importe quoi ! Je n'aurais pas dû me sentir obligée de fuir.
Je décidai de m'autoriser un coup d'½il à la famille Cullen. S'il me toisait avec hostilité, je sécherais la biologie, en vrai trouillarde que j'étais. Je les épiai en catimini. Aucun d'eux ne nous observait. Je me redressai un peu. Ils riaient. Edward, Jasper et Emmett avaient le crâne couvert de glace fondue. Alice et Rosalie s'étaient écartées d'Emmett qui s'ébrouait dans leur direction. Ils se réjouissaient de ce premier vrai hiver, comme tout le monde. Sauf qu'ils me donnèrent l'impression d'une scène de film. Et puis il y avait autre chose derrière ces rires et cette espièglerie. Une espèce de différence sur laquelle je n'arrivais pas à mettre le doigt. J'étudiai Edward plus minutieusement que ses frères et s½urs. Sa peau était moins pâle, trouvai-je, et ces cernes s'étaient beaucoup estompées. Mais ce n'était pas ça non plus. Je me perdis dans des supputations, m'escrimant à identifier ce qui avait changé.
- Bella, qui est-ce que tu fixes comme ça ? intervint soudain Jessica en suivant mon regard.
A cet instant précis, les yeux d'Edward rencontrèrent les miens. Aussitôt, je baissai la tête et m'abritai derrière mes cheveux. J'eus cependant la conviction que, au moment où nos prunelles s'étaient croisées, il n'avait pas semblé inamical ni dur, contrairement à notre dernière rencontre. Une fois encore, il m'était apparu curieux et bizarrement insatisfait.
- Edward Cullen te mate, me chuchota Jessica en riant.
- Il n'a pas l'air furieux, hein? Ne pus-je m'empêcher de demander.
- Non, répondit-elle, déroutée par ma question. Il devrait ?
- Je crois qu'il ne m'apprécie guère, avouai-je.
Toujours aussi barbouillée, je posai ma tête sur mon bras.
- Les Cullen n'aiment personne...Enfin, disons qu'ils ne s'intéressent pas assez aux autres pour les aimer. En tout cas, il continue à t'admirer.
- Arrête de le regarder, sifflai-je.
Elle gloussa. Je soulevai le menton pour voir si elle obéissait, envisageant de recourir à la violence dans le cas contraire, mais elle s'exécuta.
Puis Mike se mêla à notre conversation. Il projetait une bataille de boules de neige épique sur le parking après les cours et nous invitait à nous joindre à lui. Jessica accepta avec enthousiasme. Sa façon de contempler Mike était transparente –elle était prête à faire tout ce qu'il voudrait. Je gardai le silence, envisageant déjà de me cacher dans le gymnase en attendant que le parking se vide.
Jusqu'à la fin du repas, je pris grand soin d'éviter de me tourner vers sa table. Après mûre réflexion, je décidai de relever le défi que je m'étais lancé : comme il avait semblé dénué de colère, j'irais en sciences nat. La perspective de m'asseoir une nouvelle fois à côté de lui déclencha des petits soubresauts apeurés da mon ventre.
Je ne tenais pas à me rendre en cours avec Mike –visiblement, il constituait une cible appréciée des chahuteurs. Mais, arrivés à la porte, tous ceux qui m'entouraient grognèrent : il pleuvait, et la pluie emportait les ultimes trace de neige en ruisseaux glacés qui s'écoulaient dans les caniveaux. Je mis ma capuche, secrètement enchantée. Je pourrais rentrer directement à la maison après l'éducation physique. Mike, lui, ne cessa de se plaindre sur le chemin du bâtiment 4.
En classe, je constatai avec joie que la place à côté de la mienne était encore vide. M. Banner déambulait dans la pièce, déposant un microscope et une boîte de lamelles sur chaque paillasse. Le cours ne commençant que dans quelques minutes, les bavardages allaient bon train. J'évitai de guetter la porte tout en gribouillant sur la couverture de mon cahier.

J'eus beau entendre très nettement qu'on tirait le tabouret voisin, je restai concentrée sur mes dessins.
- Bonjour, murmura une voix harmonieuse.
Je redressai la tête, stupéfaite qu'il m'eût adressé la parole. Il se tenait aussi loin que possible de moi, mais son siège était orienté dans ma direction. Ses cheveux mouillée dégouttaient, ébouriffés ; pourtant, il donnait l'impression de sortir d'une pub pour un gel coiffant. Son visage éblouissant était ouvert et cordial, un léger sourire étirait ses lèvres sans défaut. Seuls ses yeux restaient prudents.
- Je m'appelle Edward Cullen, poursuivit-il. Je n'ai pas eu l'occasion de me présenter, la semaine dernière. Tu dois être Bella Swan.
Soudain, j'étais perdue. Avais-je rêvé ? Car il était d'une politesse exquise, maintenant. Il attendait que je réagisse. Malheureusement, je ne trouvai rien de conventionnel à dire.
- D'où...d'où connais-tu mon nom ? bredouillai-je.
Il éclata d'un rire séduisant.
- Oh, ce n'est un secret pour personne. Tu étais attendue comme le messie, tu sais.
Je grimaçai, guère étonnée.
- Ce n'est pas ça, m'enferrai-je bêtement. Pourquoi Bella ?
- Tu préfères Isabella ?
- Non, mais je pense que Charlie...mon père...ne m'appelle pas autrement derrière mon dos. Du moins, c'est ainsi que tout le monde ici paraît me connaître, essayai-je d'expliquer, tout en ayant l'impression d'être une vraie crétine.
- - Ah bon.
Il laissa tomber, et je détournai les yeux, penaude. Par bonheur, M.Banner débuta son cours à cet instant, et je m'appliquai à suivre. Il nous expliqua que les lamelles des boîtes étaient mal rangées. Nous devions identifier les différents étapes de la mitose à laquelle étaient soumises les racines d'oignon qu'elles renfermaient et rétablir l'ordre de la division cellulaire. Nous étions censés travailler à deux, reporter nos résultats sur le polycopié fourni, le tout en 20 minutes et sans utiliser nos livres.
- Allez-y, conclut M. Banner.
- Les dames d'abord ? me proposa Edward.
Son sourire était si beau que je le dévisageai comme une idiote.
- A moins que tu préfères que je commence.
Le sourire se fana. Visiblement, il s'interrogeait sur mes capacités mentales.
- Non, protestai-je en piquant un fard, aucun problème.
C'était de la frime. Un peu. J'avais déjà mené cette expérience, et je savais quoi chercher. Ca devrait être facile. Prenant la première lamelle, je l'insérai sous le microscope et ajustai rapidement l'oculaire. Un coup d'½il me suffit.
- Prophase, décrétai-je avec assurance.
- Ca t'embête si je regarde ? intervint Edward au moment où j'allais retirer la lamelle.
Sa main s'empara de la mienne pour arrêter mon geste. Ses doigts étaient glacés, à croire qu'il les avait plongés dans une congère juste avant le cours. Mais ce ne fut pas pour cela que je me libérai de son emprise à toute vitesse –son contact m'avait brûlée comme un décharge électrique.
- Désolé, marmonna-t-il en me lâchant aussitôt.
Il ne renonça pas pour autant à se saisir du microscope. Chancelante, je l'observai mener un examen encore plus rapide que le mien.
- Prophase, acquiesça-t-il en inscrivant ce résultat dans la première case de l'imprimé.
Il positionna habilement la deuxième lamelle, à laquelle il n'accorda guère plus qu'une étude superficielle.
- Anaphase, annonça-t-il en écrivant.
- Je peux ? demandai-je d'une voix neutre.
Avec une moue narquoise, il fit glisser l'appareil vers moi. Je m'empressai de vérifier. Bon sang, il avait raison ! Je fus déçue.
- Troisième lamelle, exigeai-je en tendant la main sans le regarder.
Il me la passa en s'arrangeant pour ne pas toucher ma peau, cette fois. Je fus aussi brève que possible.
- Interphase, pronostiquai-je.
Je lui cédai le microscope avant qu'il ait eu le temps de la réclamer. Il contrôla mon verdict pour la forme puis le reporta sur le polycopié, ce que j'aurais pu faire pendant son observation, sauf que son écriture nette et élégante m'impressionnait. Je ne tenais pas à déparer la page avec mes pattes de mouche.
Nous eûmes fini bien avant les autres. Je vis Mike et sa partenaire comparer deux lamelles plusieurs fois de suite, et un des groupes de travail avait ouvert en douce son livre sous la table.
J'eus donc tout le loisir de m'obliger à ne pas dévisager mon voisin, sans succès. J'étais en train de le guigner quand je m'aperçus qu'il me contemplait avec cet air de frustration inexplicable qui m'avait déjà intriguée. Tout à coup, je crus deviner ce qui avait changé en lui.
- Tu portes des lentilles, non ? m'exclamai-je tout à trac.
- Non.
- Ah bon, marmottai-je. Tes yeux sont différents, pourtant.
Haussement d'épaules, il détourna la tête. Malgré tout, j'étais convaincue qu'il y avait quelque chose de nouveau en lui. Je gardais un souvenir très net de la noirceur terne de ses pupilles lorsqu'il m'avait toisée –une couleur qui tranchait sur sa pâleur et ses cheveux blond vénitien. Aujourd'hui, ses yeux avaient une teinte complètement autre : un ocre étrange, plus soutenu que du caramel mais panaché d'une nuance dorée identique. Je ne me l'expliquais pas, à moins qu'il m'eût menti à propos des lentilles. Pourquoi l'aurait-il fait, cependant ? Ou alors, Forks me rendait folle, au sens littéral du mot. Baissant les yeux, je remarquai qu'il serrait les poings.
Intrigué par notre inactivité, M. Banner s'approcha de notre paillasse. Par-dessus nos épaules, il découvrit notre imprimé dûment complété et examina de plus près nos réponses.
- Laisse-moi deviner, Edward, insinua-t-il, tu as estimé qu'Isabelle ne méritait pas de toucher au microscope ?
- Bella, le corrigea automatiquement mon voisin. Et détrompez-vous, elle en a identifié trois sur cinq.
M. Banner s'adressa à moi, quelque peu sceptique.
- Tu as déjà travaillé là-dessus ?
- Pas avec des racines d'oignons, admis-je, embarrassée.
- De la bastula de féra ?
- Oui.
- Tu suivais un programme pour élèves avancés, à Phoenix ? devina-t-il en hochant le menton.
- Oui.
Il médita quelques instants.
- Eh bien, finit-il par déclarer, il n'est sans doute pas mauvais que vous soyez partenaires de labo.
Il s'éloigna en grommelant dans sa barbe. Je repris mes gribouillis.
- Dommage, pour la neige, hein ? me lança Edward

J'eus l'impression qu'il se forçait à faire la conversation. Une fois de plus, je cédai à la paranoïa –c'était comme s'il avait entendu l'échange que Jessica et moi avions eu à la cafétéria et qu'il essayait de prouver qu'il s'intéressait aux autres.
- Pas vraiment, répondis-je, choisissant la franchises. Préoccupée par mes soupçons ridicules, j'avais de mal à être attentive.
- Tu n'aimes pas le froid.
C'était une affirmation.
- Ni l'humidité, renchéris-je.
- Tu dois difficilement supporter Forks, s'aventura-t-il.
- Tu n'imagines même pas à quel point.
Ces mots parurent le fasciner, ce qui me laissa pantoise. Quant à son visage, il m'obsédait tellement que je devais m'interdire de le contempler plus que ne l'autorisait la courtoisie.
- Pourquoi es-tu venue t'installer ici, alors ?
Personne ne m'avait posé la question –en tout cas, pas de façon aussi directe.
- C'est...compliqué.
- Je devrais réussir à comprendre, persifla-t-il.
Je ne dis rien pendant un long moment, puis commis l'erreur de croiser son regard. Ses prunelles d'un or sombre me déstabilisèrent, et c'est sans réfléchir que j'acceptai de m'expliquer.
- Ma mère s'est remariée.
- Ca ne me paraît pas très compliqué, souligna-t-il. Quand est-ce arrivé ?
- En septembre.
Même moi, je perçus la tristesse de ma voix.
- Et tu ne l'apprécies pas, conjectura Edward sans se départir de sa gentillesse.
- Si, Phil est chouette. Trop jeune, peut-être, mais sympa.
- Pourquoi n'es-tu pas restée avec eux, s'il est aussi agréable ?
Son intérêt me dépassait. Il me scrutait pourtant comme si ma pauvre vie était d'une importance fondamentale.
- Phil voyage beaucoup. Il est joueur de base-ball professionnel, précisai-je avec un demi-sourire.
- Célèbre ? s'enquit-il en souriant à son tour.
- Non. Il n'est pas très bon. Juste des championnats de second ordre. Il se déplace pas mal.
- Et ta mère t'a expédiée ici afin de l'accompagner librement.
De nouveau, c'était une affirmation.
- Non, protestai-je, elle n'y est pour rien. C'est moi qui l'ai voulu.
- Je ne saisis pas, avoua-t-il en fronçant les sourcils. Sa frustration me sembla démesurée. J'étouffai un soupir. Pourquoi prenais-je la peine de raconter ma vie ? Sûrement parce que l'intensité de sa curiosité ne faiblissait pas.
- Au début, repris-je, elle est restée avec moi. Mais il lui manquait. Elle était malheureuse...Bref, j'ai décidé qu'il était temps que je connaisse un peu mieux Charlie. Je prononçai ces dernières paroles avec des intonations sinistres.
- Et maintenant, c'est toi qui n'es pas heureuse, en déduisit-il.
- La belle affaire !
- Ce n'est pas juste.
- On ne te l'a donc jamais dit ? ripostai-je avec un ricanement amer. La vie est injuste.
- J'ai en effet l'impression d'avoir déjà entendu ça quelque part, admit-il sèchement.
- Inutile de se lamenter, par conséquent, conclu-je en me demandant pourquoi il me fixait ainsi.
- Tu donnes bien le change, murmura-t-il, appréciateur, mais je parie que tu souffres plus que tu ne le laisses voir.
Je le gratifiai d'une grimace, résistant difficilement à l'envie de lui tirer la langue comme une gamine de cinq ans, puis je détournai la tête.
- Je me trompe ?
Je l'ignorai. Difficilement.
- J'en étais sûr ! plastronna-t-il.
- Et en quoi ça te concerne, hein ? répliquai-je acide.
Je refusais toujours de le regarder et me focalisais sur les rondes du prof dans la salle.
- Bonne question, chuchota-t-il, si doucement qu'il parut se parler à lui-même.
Le silence s'installa, et je devinai qu'il n 'en dirait pas plus sur ce sujet. Irritée, je fixai le tableau en fronçant les sourcils.
- Je t'agace ? demanda-t-il, l'air soudain amusé.
Sans réfléchir, je lui jetai un coup d'½il...et lui avouai la vérité, une fois de plus.
- Pas vraiment, maugréai-je. Je m'agace moi-même, plutôt. Je suis tellement transparente. Ma mère m'appelle son livre ouvert.
- Je ne suis pas d'accord. Je te trouve au contraire difficile à déchiffrer.
Malgré tout ce que je lui avais confessé et tout ce qu'il avait deviné seul, il était apparemment sincère.
- C'est que tu es bon lecteur.
- En général, oui.
Il m'adressa un large sourire qui dévoila une rangée de dents extra blanches et régulières. A cet instant, M. Banner rappela la classe à l'ordre, et je me tournai vers lui, soulagée. J'étais ébahie d'avoir révélé ma misérable existence à ce garçon étrange et superbe qui pouvait me mépriser ou pas au gré de ses humeurs. Il m'avait donné l'impression d'être subjugué par notre conversation, mais une brève vérification m'apprit qu'il s'était de nouveau éloigné de moi, et que ses mains agrippaient la table avec une évidente tension.
Je m'astreignis à écouter M. Banner qui illustrait, transparents et rétroprojecteur à l'appui, ce que j'avais élucidé sans difficulté à l'aide du microscope. Hélas, j'avais l'esprit bien embrouillé.
Lorsque la cloche retentit enfin, Edward se sauva, aussi vif et gracieux que le lundi. Et, comme ce jour-là, je le regardai s'éloigner avec stupeur. Mike se précipita vers moi pour porter mes livres à ma place. L'image d'un saint-bernard remuant la queue s'imposa à moi.
- C'était nul, grogna-t-il. Toutes ces lamelles se ressemblaient. Tu as de la chance d'avoir Cullen pour partenaire.
- L'exercice ne m'a posé aucun problème, rétorquai-je, piquée par ses insinuations. Et puis, j'avais déjà mené une expérience de ce type, ajoutai-je aussitôt, regrettent ma rebuffade et craignant de l'avoir blessé.
- Cullen a eu l'air plutôt sympa, aujourd'hui, commenta-t-il au moment où nous enfilions nos manteaux.
Et lui n'avait pas l'air content.
- Je ne sais pas ce qui lui a pris la semaine dernière, éludai-je en jouant l'indifférence.
Sur le trajet du gymnase, je fus incapable de prêter l'oreille aux bavardages de Mike. L'heure d'éducation physique n'arrangea rien non plus. Ce jour-là, Mike était dans mon équipe. Chevaleresque, il défendit ma position et la sienne, et mes rêvasseries ne furent interrompues que lorsque c'était mon tour de servir –chaque fois, mes coéquipiers se baissèrent prudemment.
La pluie n'était plus qu'un brouillard quand j'émergeai sur le parking, mais je fus heureuse de gagner l'abri de ma Chevrolet. Je mis en marche le chauffage, pour une fois insoucieuse du rugissement abêtissant du moteur, déboutonnai mon coupe-vent, rabattis le capuchon et ébouriffai mes cheveux.
J'inspectais les alentours afin de m'assurer que la voie était libre lorsque je remarquai une silhouette blanche et immobile. Edward Cullen s'appuyait contre la porte avant de la Volvo, à trois voitures de là, et me fixait. Aussitôt, je fis marche arrière, manquant, dans ma hâte, d'emboutir une Toyota Corolla rouillée. Heureusement pour elle, j'enfonçai la pédale de frein à temps. C'était exactement le genre de véhicule que ma camionnette aurait réduit en bouillie. Je pris une profonde inspiration et, veillant avec application à ne pas le regarder, je repris ma man½uvre, avec plus de succès ce coup-ci. Raide comme un piquet, je dépassai la Volvo -j'aurais juré qu'Edward riait.


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# Posté le dimanche 08 février 2009 13:00

Modifié le jeudi 05 mars 2009 12:13

3: Phénomène

                                              3: Phénomène
Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain matin, quelque chose avait changé.
La lumière. Le vert-de-gris ambiant du genre jour nuageux en forêt était illuminé d'une nuance plus claire. M'apercevant que le brouillard n'opacifiait pas ma fenêtre, je sautai du lit pour aller voir...et poussai un gémissement horrifié. Une fine couche de neige recouvrait la cour, saupoudrait le toit de ma camionnette, blanchissait la rue. La pluie de la veille avait gelé, solidifiant les aiguilles des arbres en sculptures fantastiques et somptueuses et transformant l'allée en patinoire. J'avais déjà assez de mal à ne pas me casser la figure quand le sol était sec –il était sûrement plus sûr que je retourne me coucher tout de suite.
Charlie était parti lorsque je descendis. Par bien des aspects, vivre avec lui ressemblait à vivre en célibataire, et je me surprenais à savourer mon indépendance plutôt qu'à souffrir de solitude. J'engloutis un bol de céréales et quelques gorgées de jus d'orange –directement au goulot. J'avais hâte de filer au lycée, ce qui m'effrayait. J'avais conscience que ce n 'était i vers une studieuse émulation ni vers le plaisir de retrouver mes nouveaux amis que je courais. J'étais pressée de me rendre à l'école à cause d'Edward Cullen. Et c'était très, très bête.
J'aurais dû l'éviter complètement, après mes sots et embarrassants bavardages de la veille. Et puis je me méfiais ; pourquoi avait-il menti à propos de ses yeux ? L'hostilité qui émanait parfois de lui continuait à me terrifier, et la seule idée de son admirable visage à me paralyser. Je savais aussi que nous n'étions pas du même monde. En tout cas, donc, je n'aurais dû être fébrile à la perspective de le revoir.
Il me fallut faire appel à touts mes capacités de concentration pour réchapper à l'allée verglacée. Je faillis bien perdre l'équilibre en atteignant ma voiture mais réussis à m'accrocher au rétroviseur juste à temps. La journée allait être cauchemardesque, aucun doute là-dessus.
Sur le trajet du lycée, j'oubliai mes soucis en repensant à Mike et à Eric et à la façon manifestement différente dont les garçons, ici, se comportaient à mon égard. J'étais pourtant certaine d'avoir la même tête qu'à Phoenix. Peut-être était-ce que mes camarades masculins, là-bas, m'avaient vu traverser lentement touts les phases difficiles de l'adolescence et ne s'étaient pas donné la peine de dépasser ce stade. Peut-être était-ce que je représentais une nouveauté dans une ville où celles-ci étaient rares. A moins que ma maladresse qui confinait à l'infirmité ne fût considérée avec sympathie plutôt qu'avec mépris, me donnant des allures de princesse en détresse. Quoi qu'il en fût, l'attitude de chiot de Mike et l'apparente jalousie d'Eric étaient déconcertantes. Je n'étais pas sur de ne pas leur préférer ma transparence coutumière.
Je conduisis avec une lenteur d'escargot, peu désireuse de semer le désordre et la destruction sur ma route. La Chevrolet semblait cependant ne pas avoir de difficultés avec la glace noire qui couvrait l'asphalte. Lorsque j'en descendis, sur le parking du lycée, je découvris pourquoi. Un éclat argenté ayant attiré mon attention, je me rendis à l'arrière du véhicule –en m'agrippant prudemment au plateau- afin d'y examiner les pneus. Ils étaient ceints de fines lignes métalliques entrecroisées en losanges. Charlie s'était levé à point d'heure pour chaîner ma camionnette. J'eus la gorge serrée, soudain. Je n'avais pas l'habitude qu'on s'occupât de moi, et les attentions discrètes de mon père me prenaient au dépourvu.
Je me tenais derrière ma voiture en essayant de maîtriser la brusque vague d 'émotion qui s'était emparée de moi quand j'entendis un drôle de bruit.
Plusieurs choses arrivèrent en même temps. Et pas au ralenti, comme dans les films. Au contraire, l'adrénaline parut dégourdir mon cerveau, et je réussis à saisir en bloc une série d 'événements simultanés.
A quatre voitures de moi, Edward Cullen avait les traits tordus par une grimace horrifiée. Son visage se détachait sur une mer d'autres visages, tous figés dans un masque d'angoisse identique. De plus immédiate importance cependant m'apparut le fourgon bleu nuit qui glissait, roues bloquées et freins hurlants, en tournoyant follement à travers le parking verglacé. Il fonçait droit sur ma Chevrolet, et j'étais en plein sur sa trajectoire. Je n'eus même pas le temps de fermer les yeux.
Juste avant que ne me parvienne le crissement de tôles froissées du véhicule fou s'enroulant autour du plateau de ma camionnette, quelque chose me frappa. Fort. Sauf que le coup ne surgit pas de là où je l'attendais. Ma tête heurta le bitume gelé, une masse solide et froide me cloua au sol, derrière la voiture marron près de laquelle je m'étais garée. Je n'eus pas le loisir d'engranger d'autres détails , car le fourgon se rapprochait : après avoir rebondi bruyamment sur l'arrière de la Chevrolet, il continuait sa course désordonnée et s'apprêtait à me rentrer dedans une deuxième fois.
Un juron étouffé m'appris que je n'étais pas seule. Impossible de ne pas reconnaître cette voix. Deux longues mains blanches jaillirent devant moi pour me protéger, et le fourgon s'arrêta en hoquetant à quelques centimètres de ma figure, les grandes paumes s'enfonçant par un heureux hasard dans une identification profonde qui marquait le flanc du véhicule.
Puis les mains bougèrent, si vite qu'elles en devinrent floues. L'une d'elles attrapait soudain le dessous du fourgon, et quelque chose me tirait en arrière, écartant mes jambes comme celles d'une poupée de son jusqu'à ce qu'elles viennent frapper les pneus de la voiture marron. Dans un grondement métallique qui me déchira les tympans et une averse de verre brisée, le fourgon retomba à l'endroit exact où, un instant plus tôt, s'étaient trouvées mes jambes.
Un silence absolu régna pendant une seconde interminable, puis les hurlements commencèrent. Dans le charivari , j'entendis plusieurs personnes crier mon nom. Mais plus clairement que ces braillements, je perçus, toute proche, la voix basse et affolée d'Edward Cullen.
- Bella ? Ca va ?
- Très bien.
Mes intonations sonnèrent étranges à mes propres oreilles. Je voulus m'asseoir, m'aperçus qu'il me serrait contre lui dans une étreinte de fer.
- Attention, m'avertit-il quand je me débattis. Je crois que tu t'es cogné la tête assez fort.
Je pris conscience d'une douleur lancinante au-dessus de mon oreille gauche.
- Ouille ! murmurai-je, déconcertée.
- C'est bien ce que je me disais.
Il semblait sujet à une étrange gaieté.
- Comment diable...
Je m'interrompis pour tâcher d'éclaircir mes idées et de recouvrer mes esprits.
- Comment as-tu réussi à t'approcher aussi vite ?
- J'étais juste à côté de toi, Bella, affirma-t-il en retrouvant son sérieux.
Je me détournai pour me redresser et, cette fois, il me lâcha, déplaçant ses bras et s'éloignant de moi autant que l'espace restreint le lui permettait. Il arborait une moue inquiète et innocente, et je fus de nouveau désorientée par l'intensité de ses pupilles dorées qui paraissaient me reprocher l'absurdité de ma question.
Tout à coup, on nous découvrit, une meute de gens aux joues striées de larmes, se hélant, nous interpellant.
- Ne bougez pas ! nous ordonna quelqu'un.
- Sortez Tyler du fourgon, cria quelqu'un d'autre.
Une activité fébrile s'organisa. Je tentai de me lever, mais la mai, glacée d'Edward m'en empêcha.
- Attends encore un peu.
- J'ai froid ! protestai-je.
Il étouffa un rire. Qu'est-ce que ça signifiait ?
- Tu étais là-bas, me rappelai-je soudain. Près de ta voiture.
- Non, répliqua-t-il en se fermant brusquement.
- Je t'ai vu !
Alentour c'était le chaos. Des voix graves retentirent, signe que des adultes arrivaient sur place. De mon côté, je n'avais pas l'intention de céder. J'avais raison, et Edward Cullen allait devoir en convenir.
- Bella, j'étais tout près de toi et je t'ai tirée de là, c'est tout.
Il me balaya du pouvoir dévastateur de ses yeux , comme pour me communiquer une information cruciale.
- Non, m'entêtai-je, mâchoires serrées.
L'or de ses iris flamboya.
- S'il te plaît, Bella.
- Pourquoi ?
- Fais-moi confiance.
La douceur envoûtante de ses accents fut interrompue par les ululements de sirène lointaines.
- Jure que tu m'expliquera plus tard.
- D'accord ! aboya-t-il, soudain exaspéré.
- Tu as intérêt à tenir parole, insistai-je, furieuse.
Il fallut six secouristes et deux profs –Varner et Clapp- pour déplacer le fourgon suffisamment loin afin de laisser passer les brancards. Edward refusa vigoureusement de s'allonger sur le sien, et je m'efforçai de l'imiter, mais le traître leur révéla que je m'étais cogné la tête et que je souffrais sûrement d'une commotion. Je faillis mourir d'humiliation lorsqu'ils me mirent une minerve. On aurait dit que tout le lycée était là qui observait gravement mon chargement en ambulance. Edward grimpa à l'avant. C'était horripilant.
Histoire de ne rien arranger, le Chef Swan débarqua avant qu'ils aient eu le temps de m'évacuer.
- Bella ! brailla-t-il, paniqué, lorsqu'il me reconnut sur la civière.
- Tout va aussi bien que possible, Char...papa, soupirai-je. Je suis indemne.
Il n'en demanda pas moins confirmation à l'ambulancier le plus proche. Je pris le parti de l'ignorer et m'appliquai à dérouler l'inexplicable méli-mélo d'images folles qui se bousculaient dans mon crâne. Lorsque les brancardiers m'avaient emportée, j'avais remarqué sans l'ombre d'un doute que le pare-choc de la voiture marron était profondément enfoncé –une forme qui n'était pas sans évoquer le contour des épaules d'Edward. Comme s'il s'était arc-bouté contre l'auto avec assez de force pour en tordre le métal...Et puis il y avait les siens, qui avaient contemplé la scène de loin, avec un mélange d'émotions qui allaient de la désapprobation à la fureur mais sans une once d'inquiétude pour la santé de leur frère. Il fallait que je trouve une explication logique à ce à quoi je venais d'assister –une explication évitant de conclure que j'étais cinglée.
Naturellement, l'ambulance fut escortée par la police jusqu'à l'hôpital du comté. C'était d'un ridicule consommé. Le pire fut qu'Edward franchit tranquillement les portes des urgences sur ses pieds. La rage me fit crisser des dents.
Ils m'installèrent dans une grande salle d'examen avec une rangée de lits séparés par des rideaux aux dessins pastel. Une infirmière me colla un tensiomètre autour du bras et un thermomètre sous la langue. Personne ne se soucia de tirer le tenture pour me donner un peu d'intimité. Estimant que je n'étais pas obligée de garder cette imbécile de minerve, j'en ôtai rapidement les bandes Velcro et la balançai sous un meuble, une fois l'infirmière partie.
Peu après, le personnel médical s'agita dans tous les sens, et un deuxième blessé fut amené sur le lit voisin. Sous ses pansements tachés de sang qui enserraient étroitement sa tête, je reconnus Tyler Crowley –il partageait mes cours de civilisation. Il avait beau être dans un état mille fois pire que le mien, il me dévisagea avec anxiété.
- Bella, je suis désolé !
- Je n'ai rien , Tyler. Toi, tu as mauvaise mine. Ca va ?
Les infirmières avaient commences à dérouler les bandages souillés, dévoilant une myriade de coupures peu profondes sur son front et sa joue gauche. Il ignora ma question.
- J'ai cru que j'allais te tuer ! Je roulais trop vite, j'ai été surpris par le verglas...
Il grimaça, car on tamponnait ses blessures.
- Ne t'inquiète pas : tu m'as loupée.
- Comment as-tu réussi à fiche le camp aussi vite ? Tu étais là et, soudain, plus personne...
- Euh...Edward m'a tirée de là.
Tyler parut surpris.
- Qui ça ?
- Edward Cullen. Il était près de moi.
Même moi je ne fus pas convaincue par ce piètre mensonge.
- Cullen ? Je ne l'ai pas vu...Enfin, tout c'est passé si vite. Il va bien ?
- Il me semble. Il traîne dans les parages. Ils ne l'ont pas couché sur un brancard, lui.
Je savais que je n'étais pas folle. Qu'était-il arrivé ? Ce dont j'avais été témoin restait inexplicable.
Ils m'emmenèrent passer une radio de crâne. Je leur garantis que je n'avais rien du tout, et l'examen me donna raison. J'exigeai de partir, mais on me répliqua qu'il fallait d'abord que je voie un médecin. Bref, j'en fus réduite à patienter, harcelée par les constantes excuses de Tyler et ses promesses de s'amender. J'eus beau lui répéter x fois que j'étais en pleine forme, il ne cessa de se torturer. Finalement, je fermai les yeux et l'ignorai tandis qu'il poursuivait son monologue contrit.
- Elle dort ? s'enquit une voix harmonieuse un peu plus tard.
J'ouvris les paupières. Edward se tenait au pied de mon lit, une moue narquoise aux lèvres. Je le fusillai du regard. Ce ne fut pas simple –il m'était tellement plus naturel de le couver des yeux.
- Hé, Edward, je suis désolé...commença Tyler.
Mon sauveur l'arrêta d'une main.
- Il n'y a pas mort d'homme, le rassura-t-il en lui décrochant un sourire étincelant.
Il alla s'asseoir sur le lit de Tyler, en face de moi. De nouveau, son expression était sardonique.
- Alors, quel est le verdict ? me demanda-t-il.
- Je n'ai rien, mais ils refusent de me relâcher, me plaignis-je. Explique-moi un peu pourquoi tu n'es pas ficelé à une civière comme nous ?
- Simple question de relations. Ne t'inquiète pas, je me charge de ton évasion.
A cet instant, un médecin apparut au détour du couloir, et j'en restais coite. Il était jeune, blond...et plus beau que touts les stars de cinéma que je connaissais. Il avait néanmoins le teint pâle, les traits tirés et des cernes sous les yeux. Si j'en croyais la description de Charlie, il s'agissait du père d'Edward.
- Alors, mademoiselle Swan, m'apostropha-t-il d'une voix remarquablement sexy, comment vous sentez-vous ?
- Très bien, affirmai-je (pour la dernière fois, j'espérai).
S'approchant du négatoscope, il l'alluma.
- Vos radios sont bonnes, m'annonça-t-il. Vous avez mal à la tête ? D'après Edward, vous avez subi un sacré choc.
Des doigts frais auscultèrent mon crâne avec légèreté.
- C'est douloureux ? s'inquiéta le docteur Cullen en remarquant que je tressaillais.
- Pas vraiment.
J'avais connu pire. Un rire étouffé attira mon attention –Edward me contemplait, une moue protectrice sur les lèvres. Mes yeux lancèrent des éclairs.
- Bon, votre père vous attend à côté. Vous pouvez rentrer. Mais n'hésitez pas à revenir si vous avez de étourdissements ou des troubles de la vision.
- Je ne peux pas retourner au lycée ?
Je voyais déjà Charlie s'essayant au rôle de mère poule.
- Vous feriez mieux de vous reposer, aujourd'hui.
- Et lui, il y retourne ? insistai-je en désignant Edward.
- Il faut bien que quelqu'un annonce la bonne nouvelle de notre survie, se justifia ce dernier avec condescendance .
- En fait, précisa le docteur Cullen, la plupart des élèves semblent avoir envahis les urgences.
- Oh, bon sang ! gémis-je en me cachant le visage dans les mains.
- Vous préférez rester ici ? s'enquit le médecin.
- Non, non ! me récriai-je en sautant du lit rapidement. Trop rapidement, car je titubai, et le père d'Edward me rattrapa, l'air soucieux.
- Ca va, assurai-je.
Inutile de lui préciser que mes problèmes d'équilibre ne devaient rien à l'accident.
- Prenez un peu d'aspirine si vous avez mal, suggéra-t-il en me remettant sur mes pieds.
- Ce n'est pas aussi affreux que ça.
- Il semble que vous ayez eu beaucoup de chance, conclut-il dans un sourire tout en signant d'un grand geste ma feuille de sortie.
- A mettre sur le compte d'Edward La Chance, précisai-je en toisant le sujet incriminé.
- Ah oui...c'est vrai, éluda le médecin qui s'absorba soudain dans les papiers qu'il tenait avant de s'intéresser à Tyler.
Mes soupçons se réveillèrent : le docteur Cullen était de mèche avec son fils.
- J'ai bien peur que vous ne deviez rester avec nous un peu plus longtemps, lança-t-il à Tyler en auscultant ses coupures.
Dès qu'il eut tourné le dos, je m'approchai d'Edward.
- Je peux te parler une minute ? sifflai-je.
Il recula d'un pas, lèvres crispées.
- Ton père t'attend, répliqua-t-il sur le même ton.
- J'aimerais avoir une petite discussion en privé, si tu veux bien, persistai-je après avoir jeté un coup d'½il au lit voisin.
Furibond, Edward tourna les talons et sortit de la pièce à grand pas, m'obligeant presque à courir pour le rattraper. Le coin du couloir à peine dépassé, il me fit face.
- Alors ? demanda-t-il, agacé, le regard froid.
Son hostilité m'intimida, et ce fut avec moins de sévérité que je l'eusse souhaité que je m'exprimai.
- Tu me dois une explication.
- Je t'ai sauvé la vie, je ne te dois rien du tout.
- Tu as juré, contrai-je, bien qu'ébranlée par l'animosité qui suintait de lui.
- Bella, tu as pris un coup sur la tête, tu délires.
- Ma tête va très bien ! ripostai-je, exaspérée.
- Que veux-tu de moi, Bella ?
- La vérité. Comprendre pourquoi tu me forces à mentir.
- Mais qu'est-ce que tu vas imaginer ?
- Je suis sûre que tu n'étais absolument pas à côté de moi. Tyler ne t'as pas vu, alors arrête de me raconter des bobards. Ce fourgon allait nous écraser tous les deux, et ça ne s'est pas produit. Tes mains ont laissé des marques dedans, et tu as aussi enfoncé l'autre voiture. Tu n'as pas une égratignure, le fourgon aurait dû m'écrabouiller les jambes mais tu l'as soulevé...
Me rendant soudain compte de la dinguerie de mes paroles, je me tus. J'étais si furieuse que je sentis les larmes affleurer : les ravalant, je serrai les dents. Lui me dévisageait avec incrédulité. Mais il était tendu, sur la défensive.
- Tu penses vraiment que j'ai réussi à soulever une voiture ?
Son ton laissait entendre que j'étais folle à lier, ce qui me rendit d'autant plus soupçonneuse. Car on aurait dit une réplique lancée à la perfection par un acteur de talent. J'acquiesçai avec raideur.
- Personne ne te croira, tu sais, affirma-t-il, vaguement moqueur.
- Je n'ai pas l'intention de le crier sur les toits, répliquai-je en détachant chaque mot pour contenir ma rage.
Un étonnement fugace traversa son visage.
- Dans ce cas, quelle importance ?
- Pour moi, ça en a. Je n'aime pas mentir, alors tu as intérêt à me donner une bonne raison de le faire.
- Pourquoi ne pas te contenter de me remercier et oublier tout ça ?
- Merci.
J'attendis, furieuse, obstinée.
- Tu n'as pas l'intention de renoncer, hein ?
- Non.
- Alors...tu risques d'être déçue.
Nous nous toisâmes quelques instants. J'eus du mal à ne pas me laisser distraire par sa beauté livide. C'était un combat contre un ange destructeur, et je fus la première à rompre le silence.
- Pourquoi t'es-tu donné la peine de me sauver, alors ? demandai-je, glaciale.
L'espace d'une seconde, ses traits magnifiques prirent une expression étonnamment vulnérable.
- Je ne sais pas, chuchota-t-il.
Sur ce, il fit demi-tour et s'éloigna.
J'étais tellement remontée qu'il me fallut plusieurs minutes pour digérer cette dérobade. Ensuite, je me dirigeai lentement vers la sortie. Affronter la salle d'attente fut encore pire que prévu. A croire que tous les visages que je connaissais à Forks s'étaient donné rendez-vous pour me lorgner. Charlie se précipita vers moi, et je levai les mains.
- Je n'ai rien, le rassurai-je d'une voix boudeuse, car je n'était pas d'humeur à papoter.
- Qu'a dit le médecin ?
- Que j'allais bien et que je pouvais rentrer à la maison.
Mike, Jessica, Eric étaient là et convergeaient vers nous.
- Allons-y, décrétai-je.
Mettant un bras derrière mon dos sans vraiment me toucher, Charlie me conduisit vers les portes vitrées qui ouvraient sur le parking. J'agitai piteusement la main en direction de mes amis, espérant ainsi les convaincre qu'ils n'avaient plus besoin de s'inquiéter. Monter dans la voiture de patrouille fut un véritable soulagement –comme quoi, tout peut arriver.
Le trajet se déroula en silence. Plongée dans mes pensées, j'avais à peine conscience de la présence de Charlie. Pour moi, l'attitude défensive d'Edward était la preuve de la bizarrerie de ce que j'avais vu, même si j'avais du mal à accepter l'inacceptable.
Une fois chez nous, Charlie ouvrit enfin la bouche.
- Euh...il faut que tu appelles Renée, marmonna-t-il en baissant la tête d'un air coupable.
- Tu as prévenu maman ! m'écriai-je, stupéfaite.
- Je suis désolé.
Je claquai la portière de la voiture un peu plus fort que nécessaire et entrai.
Ma mère était hystérique, naturellement. Je dus lui répéter au moins trente fois que je me sentais bien avant qu'elle ne se calme. Elle me supplia de rentrer à Phoenix –oubliant que la maison était vide- mais il me fut plus facile de résister à ses prières que je ne m'y étais attendue. Le mystère que représentait Edward me rongeait. Et Edward lui-même m'obsédait encore plus. Idiote, idiote, idiote ! Je n'avais aucune intention de fuir Forks; contre toute logique; ce que n'importe qui de censé et normal aurait fait.
Je préférai me coucher tôt. Charlie n'arrêtait pas de me regarder avec inquiétude, et ça ma tapait sur le système. Je m'octroyai trois aspirines avant d'aller dormir. Une bonne idée, car la douleur s'estompa, et je ne tardai pas à m'assoupir.
Cette nuit-là, pour la première fois, je rêvai d'Edward Cullen.



# Posté le dimanche 08 février 2009 13:01

Modifié le mercredi 13 mai 2009 13:33

4: Invitations

                                                          4: Invitations
Dans mon rêve, il faisait très sombre, et la lumière chiche semblait sourdre de la peau d'Edward. Je ne voyais pas son visage, seulement son dos, au fur et à mesure qu'il s'éloignait de moi, m'abandonnant dans l'obscurité. J'avais beau courir, je ne rattrapais pas ; j'avais beau l'appeler, il ne se retournait pas. Troublée, je m'éveillai et ne retrouvai pas le sommeil avant ce qui me parut être un très long moment. Par la suite, il hanta mes songes presque chaque nuit, mais en restant toujours à la périphérie, hors d'atteinte.
Le mois qui suivit l'accident fut difficile, source de tensions, et, pour commencer, de gêne.
Consternée, je me retrouvai au centre de l'attention pour le reste de la semaine. Tyler Crowley était insupportable, me suivant partout, obsédé par le besoin de se racheter. Je m'évertuai à le persuader de mon désir le plus cher était qu'il oubliât toute l'affaire, d'autant que j'étais indemne, mais il n'en démordait pas. Il me poursuivait aux interclasses, déjeunait à notre table désormais surpeuplée. Mike et Eric étaient encore plus hostiles à son égard qu'ils ne l'étaient l'un envers l'autre, ce qui m'inquiétait –je n'avais nul besoin d'un nouvel admirateur.
Edwars n'attisa l'intérêt de personne, en dépit de mes assurances répétées que c'était lui le héros, qu'il avait risqué sa vie en venant à) ma rescousse. Malgré mes efforts pour être convaincante, Jessica, Mike, Eric, tout le monde affirmait ne pas l'avoir vu avant qu'on ait retiré le fourgon, ce qui m'amena à m'interroger. Pourquoi étais-je la seule à lavoir remarqué qu'il se tenait aussi loin de moi avant de voler, brusquement, invraisemblablement, à mon secours ? Dépitée, je compris que c'était sans doute parce qu'aucun élève ne prêtait attention à lui comme moi. J'étais la seule à être fascinée. Pitoyable !
Il ne fut jamais entouré d'une foule de spectateur curieux, avides d'entendre sa version de l'incident. Comme d'habitude, on l'évita. Les Cullen et les Hale continuèrent à s'asseoir à la même table, à ne pas manger, à ne parler qu'entre eux. Aucun d'eux, surtout pas lui, ne regarda plus dans ma direction.
Lorsqu'il était à côté de moi en classe, aussi loin que la paillasse le lui permettait, il paraissait totalement oublieux de mon existence. Ce n'était que quand il arrivait à ses poings de se fermer tout à coup –peau encore plus blanche que d'ordinaire , tendue sur les os- que je doutais de l'authenticité de son indifférence.
Il regrettait de m'avoir tirée de sous les roues de Tyler –il n'y avait pas d'autre explication.
J'avais vraiment envi de lui parler et, dès le lendemain de l'accident, le mardi, j'essayai. Lorsque nous nous étions quittés, à la sortie des urgences, nous étions tous les deux en colère. La mienne n'avait pas cédé d'un pouce devant sa méfiance à mon égard alors que, de mon côté, je respectais ma part du marché sans faillir. Néanmoins, il m'avait sauvé la vie, qu'elle que soit la façon dont il s'y était pris. Et, le temps d'une nuit, la chaleur de ma fureur s'était fondue en une gratitude tout à la fois respectueuse et craintive.
Il était déjà installé quand j'arrivai au labo, fixant le tableau noir. Je m'assis, m'attendant à ce qu'il se tournât vers moi. Rien dans son attitude n'indiqua qu'il s'était rendu compte de ma présence.
- Bonjour, Edward, dis-je avec bonne humeur, histoire de lui montrer que j'avais des manières.
Sa tête pivota d'un millimètre, il me gratifia d'un très bref hochement de menton en évitant cependant mes yeux, puis il reprit sa position initiale.
Et ce fut le dernier contact que j'eus avec lui, alors qu'il était là, à portée de main, quotidiennement. Je l'observais, parfois, parce que j'étais incapable de m'en abstenir –mais à distance, à la cafétéria ou sur le parking. Je voyais ses yeux dorés s'assombrir imperceptiblement au fil des jours. En cours, cependant, je me montrais aussi indifférente à son égard que lui au mien. J'étais malheureuse. Et les rêves se poursuivaient.
En dépit de mes mensonges éhontés, la teneur de mes mails alerta Renée sur mon état dépressif, et elle téléphona à plusieurs reprises, soucieuse. Je mis ma baisse de moral sur le compte du climat.
Il y en eu au moins un pour se réjouir de la froideur de mes relations avec mon partenaire de sciences nat –Mike. Je compris qu'il avait craint que le sauvetage audacieux d'Edward ne m'eût impressionné. Il était soulagé de constater qu'il avait plutôt produit l'effet inverse. Il s'enhardit, s'asseyant au bord de ma paillasse pour discuter biologie avant le début des cours, snobant Edward avec autant d'application que ce dernier nous ignorait.
La neige disparut pour de bon, après ce jour de verglas périlleux. Mike regrettait sa bataille de boules de neige repoussée aux calendes grecques, mais se rattrapait avec l'idée que l'excursion au bord de la mer serait bientôt possible. Néanmoins, la pluie ne cessa de tomber, et les semaines passèrent.
Jessica m'alerta sur une nouvelle menace lorsqu'elle m'appela, le premier mardi de mars, pour me demander la permission d'inviter Mike au bal de printemps qui aurait lieu dans deux semaines. C'était aux filles de choisir leur cavalier.
- Tu es sûre que ça ne t'embête pas...tu ne comptais pas lui en parler ? insista-t-elle quand je lui eus répondu que je n'avais aucune objection.
- Non, Jess, je n'irai pas.
Danser dépassait largement mes compétences.
- Tu sais, c'est drôlement sympa, pourtant.
Ses tentatives pour me convaincre de venir ne furent guère enthousiastes. Je la soupçonnai de préférer mon inexplicable popularité à ma compagnie.
- Amuse-toi bien avec Mike.
Le lendemain, en cours de maths et d'espagnol, je m'étonnai de voir que Jessica avait perdu son exubérance coutumière. C'est en silence qu'elle m'accompagna en classe, et je n'osai lui demander la raison de ce mutisme. Si Mike avait décliné son invitation, j'étais la dernière personne à qui elle se confierait. Mes craintes furent confirmées pendant le déjeuner, quand elle s'assit aussi loin que possible de Mike et entreprit Eric avec animation. De son côté, Mike se montra inhabituellement calme. Il ne se dérida que lorsqu'il m'escorta en biologie. Son air gêné me parut de mauvaise augure. Il n'aborda pas le sujet avant que je fusse assise et lui perché sur mon bureau. Comme toujours, j'étais électrifiée, consciente de la proximité d'Edward (j'aurais pu le toucher) et de sa distance (à croire qu'il n'était que le fruit de mon imagination).
- Tu sais, se lança Mike, les yeux vissés sur le plancher, Jessica m'a invité au bal.
- Super ! m'exclamai-je en feignant le ravissement. Vous allez vous éclatez.
- C'est que...
Il hésita, étudia mon sourire, visiblement douché par ma réaction.
- Je lui ai répondu que j'avais besoin d'y réfléchir.
- Quelle idée !
Je m'étais autorisé une once de reproche dans la voix. En réalité, j'étais soulagée qu'il n'eût pas refusé tout net.
- Je me demandai si...euh, si tu comptais m'inviter, toi.
Je gardai le silence un instant, détestant la vague de remords qui m'envahissait. De biais, je vis la tête d'Edward pivoter vers nous imperceptiblement, en un geste instinctif.
- Mike, je crois que tu devrais accepter.
- Tu as déjà choisi quelqu'un ?
Edward remarqua-t-il la façon dont le regard de Mike papillotait dans sa direction ?
- Non. J'ai bien l'intention de sécher le bal.
- Pourquoi ?
Peu désireuse d'entrer dans des explications sur le défi périlleux que danser représentait pour moi, je lui donnai le premier prétexte que je trouvai.
- Je vais à Seattle, ce samedi-là.
De toute façon, j'avais besoin de m'aérer un peu –soudain, cette date convenait à merveille.
- Tu ne peux pas choisir un autre week-end ?
- Non, désolée. En tout cas, tu ne devrais pas faire languir Jessica plus longtemps. C'est impoli.
- Ouais, tu as raison, marmonna-t-il.
Et, découragé, il regagna sa place. Je fermai les yeux et appuyai mes doigts sur mes tempes pour tenter de repousser la culpabilité et la compassion que j'éprouvais envers lui. M. Banner se mit à parler. Je soupirai, rouvris les paupières. Edward me dévisageait curieusement, avec cette touche à présent familière de frustration dans les yeux, encore plus nette lorsque ses iris étaient noirs. Déconcertée, je soutins son regard, m'attendant à ce qu'il fuit aussitôt. Au lieu de quoi, il continua de me scruter de façon pénétrante. Il était exclu que je cède la première. Mes mains se mirent à trembler.
- Monsieur Cullen ? appela le prof, attendant une réponse à sa question que je n'avais pas entendue.
- Le cycle de Kreps, lança Edward qui s'arracha à sa contemplation avec une réticence évidente pour faire face à M. Banner.
Immédiatement, je plongeai dans mon livre. Plus pleutre que jamais, je ramenai mes cheveux par-dessus mon épaule droite afin de dissimuler mon visage. J'étais incrédule devant la bouffée d'émotions qui m'avait saisie, juste parce qu'il avait daigné me regarder, pour la première fois en plus d'un mos. C'était minable. Plus, c'était malsain.
Je fis mon maximum pour l'oublier durant le reste de l'heure et, comme c'était impossible, pour qu'au moins il ne devine pas que j'étais consciente de sa présence. Quand la cloche sonna enfin, je rassemblai mes affaires en priant pour qu'il file tout de suite, comme d'ordinaire.
- Bella ?
Sa voix n'aurait pas dû m'être aussi familière –comme si j'en avais connu le timbre toute ma vie et non depuis quelques semaines. De mauvaise grâce, je me retournai. Je ne voulais pas ressentir ce que je savais que je ressentais devant son visage trop parfait. J'arborai une expression prudente ; la sienne était indéchiffrable. Il n'ajouta rien.
- Quoi ? Tu me parles de nouveau ? finis-je par demander, une involontaire note irascible dans la voix.
- Non, pas vraiment, admit-il, tandis que ses lèvres frémissaient pour étouffer un sourire.
Paupières closes, j'inspirai doucement par le nez, consciente que je grinçais des dents. Lui attendait.
- Alors, qu'est-ce que tu veux, Edward ?
Je n'avais pas rouvert les yeux, car il m'était plus aisé ainsi de m'adresser à lui sans divaguer.
- Je te prie de m'excuser. (Il paraissait sincère.) Je ne suis pas très courtois, je sais. Mais c'est mieux comme ça, crois-moi.
Cette fois, je fus obligée de le regarder. Il était très sérieux.
- Je ne te comprends pas, répondis-je avec précaution.
- Il vaut mieux que nous ne soyons pas amis. Fais-moi confiance.
Je fronçai les sourcils. J'avais déjà entendu cette phrase.
- Dommage que tu ne t'en sois pas aperçu plus tôt, grondai-je. Tu te serais épargné tous ces regrets.
- Des regrets ? (Le mot et mon ton l'avaient apparemment désarçonné.) De quoi ?
- De ne pas avoir laissé cet imbécile de fourgon me réduire en bouillie.
Ebahi, il m'observa un moment. Quand il reprit la parole, il était presque mécontent.
- Tu penses vraiment que je regrette de t'avoir sauvée ?
- Je le sais ! aboyai-je.
- Tu ne sais rien du tout.
Cette fois, il était en colère pour de bon. Je tournai brusquement la tête, mâchoires serrées, tachant de retenir les accusations délirantes que j'avais envie de lui cracher à la face. Je récupérai mes livres, me levai et filai vers la porte. J'avais envisagé une sortie théâtrale mais, bien sûr, je me pris les pieds dans le chambranle et lâchai mes affaires. L'idée m'effleura de les abandonner sur place puis, avec un soupir, je me penchai pour les ramasser. Il était déjà là ; il me tendait mes manuels empilés, le visage dur.
- Merci, dis-je sèchement.
- De rien, riposta-t-il en pinçant les lèvres.
Je me redressai et partis à grandes enjambées raides vers le gymnase sans regarder derrière moi.
La séance de sport fut brutale. Nous étions passés au basket. Mon équipe ne me lança jamais le ballon, ce qui était bien, mais je tombai beaucoup, entraînant parfois des gens dans ma chute. Ce jour-là fut pire que d'habitude, parce que j'étais obnubilée par Edward. Je tâchai de me concentrer sur mes pieds, mais il ne cessait de revenir insidieusement hanter mon esprit, alors que j'avais plus que jamais besoin de mon équilibre.
Comme toujours, ce fut une vrai délivrance de rentrer à la maison. Je rejoignis ma camionnette en courant presque parce que je souhaitais éviter un maximum de gens. La Chevrolet n'avait subi que des dégâts mineurs dans l'accident. J'avais dû remplacer les feux arrière et, si j'avais eu un pot de peinture sous la main, je serais allé jusqu'à faire quelques retouches. Les parents de Tyler, eux, avaient été contraints de vendre le fourgon en pièces détachées. Je manquai d'avoir une crise cardiaque quand, au détour du bâtiment, je distinguai une grande silhouette sombre appuyée contre le flanc de ma voiture. Puis je compris que ce n'était qu' Eric. Je continuai mon chemin.
- Salut !
- Salut, Bella.
- Quoi de neuf ?
- Euh, je me demandais juste...si tu accepterais d'aller au bal avec moi ?
Sa voix dérailla sur le dernier mot. J'étais en train de déverrouiller ma portière, et ses paroles me désarçonnèrent.
- Je croyais que c'était aux filles de choisir leur cavalier ? ripostai-je, trop étonnée pour être diplomate.
- Euh, ouais, admit-il, penaud.
Recouvrant mon sang-froid, je m'arrachai un sourire chaleureux
- Je serais à Seattle ce jour-là, mais merci quand même.
- Oh. Une autre fois, peut-être ?
- C'est ça, me dérobai-je.
Je me mordis aussitôt la langue. Pourvu qu'il ne prenne pas ma réponse au pied de la lettre. Il s'éloigna mollement en direction du lycée. Un ricanement étouffé me parvint, et Edward passa devant mon capot, regard fixé sur l'horizon et lèvres serrées. Bondissant dans l'habitacle, je claquai rageusement la portière. Je fis gronder le moteur de manière assourdissante et reculai dans l'allée. Edward était déjà dans sa voiture, à deux places de là, et il déboîta en douceur, me coupant la route. Puis il s'arrêta pour attendre ses frères et s½urs. Je les apercevais, tous les quatre, qui s'approchaient ; ils se trouvaient encore au niveau de la cantine cependant. J'envisageai de démolir l'arrière de la Volvo rutilante, mais il y avait trop de témoins. Jetant un coup d'½il dans mon rétroviseur, je constatai qu'une queue avait commencé à se former. Juste derrière moi, Tyler Crowley agitait la main, assis dans sa vieille Sentra tout récemment acquise. Enervée, je ne lui répondis pas.
Tandis que je patientais, regardant partout sauf en direction de la voiture stationnée devant moi, j'entendis qu'on frappait à ma vitre, côté passager. C'était Tyler,. Surprise, je vérifiai dans mon rétro : sa voiture tournait, portière ouverte. Je me penchai pour abaisser la fenêtre. La manivelle résista, et j'abandonnai à la moitié.
- Excuse-moi, Tyler, je suis coincée derrière Cullen, lançai-je agacée.
Il était clair que l'embouteillage n'était pas de ma faute.

- Oh, je sais, je voulais juste te proposer un truc pendant qu'on est bloqué ici, répondit-il avec un sourire jusqu'au oreilles.
Non ! Ce n'était pas possible.
- Tu veux bien m'inviter au bal ? continua-t-il.
- Je ne serais pas là, Tyler, rétorquai-je sèchement.
Un peu trop. Après tout, ce n'est pas sa faute si Mike et Eric avaient épuisé mes réserves de tolérance pour la journée.
- Ah ouais, Mike me l'a dit, reconnu-t-il.
- Alors pourquoi...
- J'espérais seulement que c'était une façon sympa de l'éconduire, admit-il en haussant les épaules.
Bon, c'était bien sa faute, finalement. Je tâchai de cacher mon irritation.
- Désolé, Tyler, je serai effectivement absente.
- Pas grave. Il nous restera toujours le bal de promo.
Et, sans me laisser le temps de répliquer, il repartit vers sa voiture. J'étais sous le choc. A travers le pare-brise, je vis Alice, Rosalie, Emmett et Jasper monter à bord de la Volvo. Edward me fixait dans son rétroviseur. Aucun doute : il s'amusait beaucoup, à croire qu'il avait capté toute ma conversation avec Tyler. Mon pied taquina l'accélérateur...un petit coup ne leur ferait pas de mal. Seule cette peinture argentée bien lustrée souffrirait. J'enclenchai la première. Mais Edward filait déjà. Je rentrai lentement, prudente, marmonnant dans ma barbe durant tout le trajet.
Une fois à la maison, je décidai de préparer des enchiladas de poulet pour le dîner. C'était un processus long, ce qui m'occuperait. Pendant que les oignons et les poivrons réduisaient à petit feu, le téléphone sonna. J'eus presque peur de décrocher, mais ça pouvait être Charlie ou ma mère.
C'était Jessica, et elle jubilait. Mike l'avait rattrapée à la fin des cours pour lui annoncer qu'il acceptait d'être son cavalier. Je me réjouis brièvement de la nouvelle tout en remuant mon plat. Elle était pressée, car elle voulait appeler Angela et Lauren pour partager sa joie. Je suggérai –avec une innocence étudiée- qu'Angela, la plus timide qui était en biologie avec moi, invite Eric. Et que Lauren, une fille distante qui m'avait toujours ignorée, en parle à Tyler –j'avais entendu dire qu'il était encore libre. Jess trouva que c'était une excellente idée. A présent qu 'elle était certaine d'avoir Mike à son bras, elle parut sincère lorsqu'elle affirma qu'elle regrettait mon absence. Je lui servis l'excuse de Seattle.
Après avoir raccroché, je me concentrai sur mon repas, la découpe du poulet en petits dés notamment : je ne tenais pas à effectuer une nouvelle visite aux urgences. Mais j'avais l'esprit ailleurs et ne cessai de revenir sur chacune des paroles qu'avait prononcées Edward. Qu'avait-il voulu dire en affirmant qu'il valait mieux que nous ne soyons pas amis ?
Une crampe me tordit le ventre quand je compris le sens caché de ces mots. Il devait avoir remarqué à quel point je m'intéressais à lui ; il ne souhaitait pas m'encourager...donc, une amitié entre nous était exclue...parce que je lui était complètement indifférente. Evidemment, ruminai-je, amère, les yeux brûlants –une réaction tardive aux oignons sûrement. Je n'étais pas intéressante. Lui, si. Fascinant...brillant...mystérieux...parfait...beau...et sûrement capable de soulever d'une seule main des fourgons d'une tonne. Eh bien, tant pis. Je n'avais qu'à le laisser tranquille. Je le laisserais tranquille. J'effectuerais la peine que je m'étais imposé dans le Purgatoire qu'était Forks puis, avec un peu de chance, une fac du Sud-Ouest ou de Hawaï m'offrirait une bourse. J'imaginai des plages et des palmiers tout en achevant les enchiladas et en les mettant au four.
Charlie prit un air soupçonneux quand, à son retour, il renifla l'odeur des poivrons verts. Impossible de lui en vouloir –on ne trouvait probablement de nourriture mexicaine à peu près consommable que dans le sud de la Californie. Mais il était flic, même s'il n'était qu'un petit flic dans une petite ville, et il eut le courage d'avaler une bouchée qui parut lui plaire. Il était amusant d'observer la façon dont sa confiance en mes talents culinaires progressait peu à peu.
- Papa ? lançai-je une fois qu'il eut presque terminé.
- Oui, Bella ?
- Euh...je tenais juste à te prévenir que je comptais aller passer la journée à Seattle le samedi de la semaine prochaine...Si ça ne t'embête pas.
Je ne voulais pas demander sa permission –ça aurait créé un précédent fâcheux ; en même temps, il aurait été quelque peu cavalier de le mettre devant le fait accompli.
- Pourquoi ? s'étonna-t-il, comme s'il lui était inconcevable que Forks ne répondît pas à tous mes désirs.
- J'ai envie d'acheter des livres, la bibliothèque d'ici est plutôt pauvre, et peut-être quelques fringues.
J'avais plus d'argent que d'habitude puisque, grâce à Charlie, je n'avais pas eu à payer ma voiture. Non que la camionnette ne fût pas ruineuse en essence.
- Ton engin doit consommer un maximum, avança-t-il, comme s'il avait lu dans mes pensées.
- Je m'arrêterai à Montesano et Olympia, voire à Tacoma si nécessaire.
- Tu y vas seule ?
Je ne sus déterminer s'il soupçonnait l 'existence d'un petit ami ou s'il était juste inquiet que la voiture ne me posât des problèmes.
- Oui.
- Seattle est une grande ville, tu risques de t'égarer, objecta-t-il, inutilement paniqué.
- Papa, Phoenix est cinq fois plus grande que Seattle, et je suis capable de lire un plan. Détends-toi.
- Tu ne veux pas que je t'accompagne ?
Je dissimulai l'horreur que m'inspirait cette proposition sous une ruse de Sioux.
- Inutile. Je vais sans doute perdre ma journée aux cabines d'essayage. Rien de très passionnant.
- Oh, c'est d'accord.
La perspective d'être coincé ne serait-ce qu'une minute dans les boutiques de vêtements l'avait fait immédiatement reculer. Je souris.
- Merci.
- Tu seras rentrée à temps pour le bal ?
Bon sang ! Il n'y avait que dans un bourg aussi minuscule que votre père pouvait être au courant de la soirée organisée par le lycée.
- Non. Je n'aime pas danser, de toute façon.
Lui, pour le moins, devait comprendre ça. Ce n'était pas de ma mère que j'avais hérité mes problèmes d'équilibre. Par bonheur, il comprit.
-D'accord, conclut-il.
Le lendemain matin, en arrivant sur le parking, je me garai volontairement le plus loin possible de la Volvo argent. Je préférais éviter les tentations qui auraient risqué de me conduire à racheter une voiture aux Cullen. Je sortis de la camionnette et me débattis avec mes clés, qui tombèrent dans une flaque. Alors que je me baissais pour les ramasser, une main blanche apparut brusquement et s'en empara avant moi. Je me relevai d'un bond. Edward Cullen s'adossait avec décontraction à ma Chevrolet.
- Pour quelle raison as-tu fait ça ? braillai-je, à la fois surprise et irritée.
- Fait quoi ?
Il tendit les clés et les laissa choir dans ma paume.
- Surgi à l'improviste.
- Belle, je ne suis quand même pas responsable si tu es particulièrement inattentive.
A l'ordinaire, ses intonations étaient douces, veloutées, assourdies. Je le toisai. Ses yeux étaient redevenus clairs, d'une couleur miel doré assez soutenue. Je fus obligée de baisser la tête pour reprendre mes esprits.
- Pourquoi ce bouchon, hier soir ? lançai-je sans le regarder. Je croyais que tu étais censé te comporter comme si je n'existais pas. Pas t'arranger pour m'embêter jusqu'à ce que mort s'en suive.
- Je rendais service à Tyler, ricana-t-il. Histoire de lui donner sa chance.
- Espèce de ...hoquetai-je.
Aucun mot suffisamment grossier ne me vint à l'esprit. L'intensité de ma colère aurait pu le brûler, mail il n'en parut que plus amusé.
- Et je ne prétends pas que n'existes pas, enchaîna-t-il.
- C'est donc bien ma mort que tu souhaites, puisque le fourgon de Tyler n'a pas suffi !
Un éclat de fureur traversa ses pupilles fauves. Ses lèvres se pincèrent en une ligne mince. Toute trace d'humour s'évapora.
- Bella, tu es complètement absurde, murmura-t-il d'une voix blanche.
Mes paumes me démangèrent sous le besoin urgent de frapper quelque chose. J'en fus moi-même étonnée, n'étant pas du genre violente. Je me détournai et filai.
- Attends ! appela-t-il.
Je continuai d'avancer d'un pas furibond sous la pluie battante. Il n'eut aucune difficulté à me rattraper.
- Désolée pour ces paroles désagréables, s'excusa-t-il en m'accompagnant. Non qu'elles soient fausses, mais je n'étais pas obligé de les dire, ajouta-t-il comme je ne répondais pas.
- Et si tu me fichais la paix, hein ? grommelai-je.
- Je voulais juste te poser une question, c'est toi qui m'as fait perdre le fil, rigola-t-il, l'air d'avoir retrouvé sa bonne humeur.
- Souffrirais-tu d'un dédoublement de la personnalité ? ripostai-je sévèrement.
- Voilà que tu recommences.
- Très bien, soupirai-je. Vas-y, pose ta question.
- Je me demandais si, samedi de la semaine prochaine, tu sais, le jour du bal...
- Essaierais-tu d'être drôle, par hasard ? l'interrompis-je en fonçant sur lui.
La pluie me trempa la figure quand je levai le menton pour le dévisager. Une lueur malicieuse allumait ses yeux.
- Et si tu me laissais terminer ?
Me mordant les lèvres, je croisai mes mains et mes doigts pour me retenir de le battre.
- J'ai appris que tu allais à Seattle, ce jour-là, et j'ai pensé que tu avais peut-être besoin d'un chauffeur.
Voilà qui était inattendu.
- Quoi ? balbutiai-je, pas sûre de comprendre où il voulait en venir.
- As-tu envie qu'on t'accompagne là-bas ?
- Qui donc ?
- Moi, évidemment.
Il articula chaque syllabe, comme s'il s'adressait à une demeurée.
- Pourquoi ? m'écriai-je, ébahie.
- Disons que j'avais l'intention de me rendre à Seattle dans les semaines à venir et, pour être honnête, je ne suis pas persuadé que ta camionnette tiendra le coup !
- Ma camionnette marche très bien, merci beaucoup.
Je repris mon chemin, même si j'étais trop ahurie pour être en colère. Une fois de plus, il me rejoignit facilement.
- Mais un seul réservoir te suffira-t-il ?
- Je ne vois pas en quoi ça te concerne.
Crétin de propriétaire de Volvo.
- Le gaspillage des ressources naturelles devrait être l'affaire de tous. Franchement, Edward !( Prononcer son prénom déclencha des frissons en moi, je me serais donné des gifles.) Ton comportement m'échappe. Je croyais que tu ne désirais pas être mon ami.
- J'ai dit que ce serait mieux que nous ne le soyons pas, pas que je n'en avais pas envie.
- Ben tiens ! Voilà qui éclaire ma lanterne ! raillai-je.
Je m'aperçus que je m'étais de nouveau plantée devant lui. Nous nous trouvions sous l'auvent de la cantine, et il m'était plus facile de regarder son visage. Ce qui, naturellement, ne m'aida pas à éclaircir mes idées.
- Il serait plus ...prudent pour toi de ne pas être mon amie, expliqua-tt-il. Mais j'en ai assez d'essayer de t'éviter, Bella.
Ses yeux rayonnaient d'une intensité fabuleuse, et sa voix était incandescente lorsqu'il prononça cette phrase. J'en eu le souffle coupé.
- Viendras-tu avec moi à Seattle ? insista-t-il.
Muette, je hochai la tête. Il eut un bref sourire avant de recouvrer sa gravité.
- Tu devrais vraiment garder tes distances, me prévint-il. On se voit en cours.
Sur ce, il tourna les talons et repartit vers le parking.


# Posté le dimanche 08 février 2009 15:06

Modifié le mardi 10 mars 2009 04:32